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La Tunisie entre cauchemar et espoir


Par Hasna Daoudi


Dans une note de l’Institut français des relations internationales (IFRI), "Tunisie An III de la révolution", Denis Bauchard, un diplomate de carrière, plusieurs fois ambassadeur, s’interroge sur la Tunisie deux années après le soulèvement qui a chassé du pouvoir le président Ben Ali. Selon ce diplomate, le bilan et les perspectives de la Tunisie, comparée à d’autres pays comme l’Égypte, la Syrie ou le Yémen, sont certes moins préoccupants. Cependant, le pays connaît, à la suite de l’assassinat le 6 février 2013 de l’opposant de gauche Chokri Belaïd, une crise profonde qui semble remettre en cause un pouvoir dominé par le parti islamiste Ennahda, voire le processus vers la démocratie.




Un salafistes tunisien
Un salafistes tunisien
Pour l'IFRI, avant même l’élimination brutale de Chokri Belaïd, un climat délétère joint à une profonde inquiétude s’est développé en Tunisie. Selon un récent sondage, 77 % de la population s’alarmerait de la situation. Certains même craindraient qu’elle dégénère et conduise à une guerre civile.

Sur le plan politique, relève Denis Bauchard, de fortes tensions existent au sein même de la coalition au pouvoir, indiquant que le parti du président Marzouki, le Congrès pour la République (CPR), est en pleine crise et qu’Ettakatol, le parti du président de l’Assemblée nationale constituante, Mustapha Ben Jaafar, connaît également une évolution comparable. Quant à l’opposition moderniste, elle affiche des positions de plus en plus critiques à l’égard du parti islamiste dominant, Ennahda.

La victoire d'Ennahda et la politique suivie depuis sa prise de pouvoir sont ressenties par une grande partie de cette opposition comme un « cauchemar ». "Elle ne reconnaît pas « sa » Tunisie dans ce mouvement dominé par des partisans d’un islam qu’elle considère comme étant promu par des prosélytes du wahhabisme venus de l’étranger", souligne-t-il.

Les conditions de préparation de la Constitution sont également l’objet de vives critiques, note Denis Bauchard, ajoutant que l’opposition considère que l’actuel avant-projet « est truffé de ruses, de pièges et d’équivoques".

"La rédaction de la Constitution, qui a pris beaucoup de retard, se fait dans un climat de suspicion permanente avec des débats souvent stériles, qui font craindre que le projet ne soit pas bouclé avant des mois. Ainsi les islamistes sont-ils accusés de jouer la montre, pour mieux affirmer leur emprise sur le pouvoir", souligne-t-on de même source .

Sur le plan sécuritaire, la note de l'IFRI estime que depuis la chute de l’ancien régime, la violence se développe, précisant que cette brutalité s’accompagne d’une certaine complaisance à l’égard des islamistes radicaux qui provoquent des incidents ou agressions contre de nombreuses personnalités de la société civile.
"(...) D’une façon générale, les agressions commises par les salafistes, souvent à l’arme blanche, voire avec des armes à feu, restent mollement et tardivement réprimées, et ne donnent pas lieu à des poursuites judiciaires. Dans les cas où des arrestations sont opérées, les personnes arrêtées sont relâchées rapidement par des juges dociles. Le pouvoir se défend en insistant sur le fait qu’il ne faut pas exclure des provocations de fidèles de l’ancien régime".

Forces et faiblesses d’Ennahda

Pour Denis Bauchard, Ennahda a pour atout principal l’efficacité de son organisation et l’importance de son réseau dans la Tunisie profonde. "Arrivé au pouvoir, il a, comme on l’a vu, exercé une politique à la fois d’épuration et d’infiltration, apte à noyauter l’appareil d’État. Il bénéficie également de l’appui d’une majorité des imams des 5 000 mosquées et de son implantation dans les quartiers déshérités des grandes villes et dans les principaux foyers de la révolution, c’est-à-dire les régions les plus pauvres du pays (les gouvernorats du centre, de l’Ouest et de l’extrême Sud)".
La création, note-t-il, des Ligues de protection de la révolution est également un moyen de contrôler la population. Quatre-vingt ligues existent actuellement. Le Premier ministre démissionnaire avait promis leur dissolution, réclamée par la population qui dénonce leurs violences. Il est douteux que cette mesure soit effectivement prise et qu’elles disparaissent comme par enchantement.

Un autre atout est son pragmatisme. L’objectif à terme ne peut être que l’islamisation de la société tunisienne et la mise en place de la charia, Mais, tempère-t-il, il n’est pas certain que le concours de circonstances qui a permis à Ennahda en octobre 2011 de détenir 89 sièges sur 217 se reproduise. "Certes, un noyau d’électeurs lui est acquis par idéologie. Cependant, beaucoup ont voté pour lui pour d’autres motifs : Ennahda pouvait apparaître comme incarnant le mieux la rupture avec l’ancien régime ; il apparaissait également comme le parti des exclus et des déshérités ; le vote en sa faveur pouvait avoir également un caractère clientéliste. Il a aussi bénéficié du taux d’abstention très élevé de ces élections (plus de 50 %)", selon l'analyse de Denis Bauchard.

Un mouvement salafiste émergent

Selon la notre de l'IFRI, le mouvement salafiste3, marginal au départ, et absent pendant la révolution, connaît un développement et commence à multiplier les actes de violence. Bénéficiant de l’appui, y compris financier, de fondations wahhabites du Golfe, il avait appelé à voter pour Ennahda lors des élections d’octobre 2012. Depuis lors, une sorte de pacte de non-agression mutuelle aurait été conclu avec Ennahda en juillet 2012. Il est question également qu’une alliance puisse être conclue entre eux, à l’occasion des prochaines élections.

Absents lors des élections de 2011, ils ont depuis lors créé trois partis, ayant chacun leur sensibilité et leur spécificité : le Front de la réforme, le Parti de l’authenticité, le Parti de la miséricorde.

"Quel rôle pour l’Europe et la France ?", s'interroge Denis Bauchard, avant de préciser: " Il est clair que les nouveaux dirigeants de la Tunisie, plus encore que les anciens, sont spécialement ombrageux à l’égard de toute ingérence, voire de tout conseil étranger, en particulier venant de l’ancienne puissance coloniale. Il est vrai que le soutien apporté au dictateur déchu Ben Ali par le président Sarkozy qui, lors de sa visite officielle de 2008, avait salué « les progrès de la démocratie », n'a pas été oublié ni par les partis au pouvoir ni par ceux de l’opposition. Ce réflexe de défiance se nourrit de tout signe, même le plus anodin";

Selon Denis Bauchard, toute déclaration laissant entendre la France préférerait voir au gouvernement tel parti plutôt que tel autre ne pourrait que desservir les intérêts de celui auquel Paris donnerait l’impression qu’il lui apporte un appui. À cet égard, rappele-t-il, les déclarations du type de celles faites le 7 février par le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui estime que « le fascisme islamique monte un peu partout », ne peuvent qu’aviver cette méfiance, desservir la cause des opposants tout en affectant inutilement la relation entre les deux pays : elles sont contre-productives.

En toute hypothèse, estime M. Bauchard, il est clair que la marge d’influence que l’Europe comme la France peuvent avoir sur le cours des événements est faible. Cependant, souligne-t-il, "la position de l’Europe et de la France est regardée avec attention : toute action ou à l’inverse tout silence est commenté. En effet, un comportement purement passif et attentiste n’est pas souhaitable".


Mardi 7 Mai 2013 - 21:38



Mardi 7 Mai 2013 modifié le Mardi 7 Mai 2013 - 22:13


1.Posté par KhmaIs le 08/05/2013 11:34 | Alerter
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La France a pris position pour Ben Ali et personne en Tunisie n'a oublié cela. Alors comment la France compte s'y prendre pour renouer le dialogue avec les Tunisiens ?

2.Posté par mounira le 10/05/2013 13:11 | Alerter
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Les intérêts supérieurs des deux pays suffiron; t ne t'inquiète pas pour cela .

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