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La mort d'al-Baghdadi sonne-t-elle une défaite durable de l’Etat Islamique ?


Mardi 29 Octobre 2019 modifié le Mardi 29 Octobre 2019 - 20:52

par Cherkaoui Roudani,
Expert en géostratégie et en sécurité




La mort d'al-Baghdadi sonne-t-elle une défaite durable de l’Etat Islamique ?
La mort d’Abou Bakr al-Baghdadi dans la province d’Idelb dans le nord-ouest de la Syrie, sonne la fin de l’un des terroristes les plus recherché dans le monde. Cette élimination du chef de l’organisation Etat Islamique, communément appelée Daech, dans une opération militaire américaine conduite par des commandos de l’élite Delta-Force de l’armée, est un coup décisif et nécessaire dans le combat mondial contre le terrorisme. C’est une action coercitive vis-à-vis une organisation qui a pu transformer des territoires immenses de l’Irak et la Syrie en un foyer du Jihadisme. Selon les informations et les déclarations des membres de l’administration américaine, le chef de la plus grande organisation terroriste, plus qu’Al-Qaeda en termes de nombre d’attaques et de dégâts humains, aurait actionné son gilet d’explosif pour se suicider au moment du raid. Cette mission secrète des forces américaines qui a durée plus de quatre heures a mobilisé huit hélicoptères et deux drones téléguidés dans un espace aériens sanctuarisé par les russes.

Rappelons-le, c’est cette unité américaine ultra secrète de lutte contre le terrorisme, anciennement connue sous le nom de premier détachement opérationnel des forces spéciales Delta, qui a menée une opération pareille en 2011 visant à éliminer Oussama Ben Laden, qui fut le chef de l’organisation d’Al-Qaeda. Dans la forme, les deux hommes ne se différencient pas puisqu’ils s’adonnent au rôle messianique et font partie de la même famille Salafi-djihadiste qui a, d’ailleurs, donné naissance à une progéniture similaire, notamment le mouvement du Jihad Islamique Egyptien, le GSPC algérien et Al-Qaeda dans la péninsule arabe ainsi que d’autres groupes qui restent encore éparpillés et actifs dans le monde notamment en Afrique.

Néanmoins, et depuis 2014, les planificateurs et les idéologues de l’ « Etat Islamique » ont élaboré une stratégie en instaurant une nouvelle tactique basée la redéfinition du djihad qui s’est mise en action passant du global au local. Profitant de la fragmentation surgie après la guerre confessionnelle ensanglantée entre les chiites et les sunnites en Irak entre 2003-2008, des chefs comme Abou Mousab Al-Zarquaoui, tué en 2006, ont commencé à exploiter la communautarisation territoriale de l’Irak. C’est une étape importante dans la mise en place d’un modus operandi qui va servir par la suite comme une tactique pour asseoir toute une stratégie qui va réussir à provoquer la déroute totale de l’armée irakienne. Le commencement de la guerre civile en Syrie en 2012 a été une aubaine pour l’organisation de Daech pour afficher des ambitions politico-militaires par la proclamation du Califat par Abou Bakr al-Bagdadi. Ces ambitions commencèrent à se matérialiser par l’organisation des attaques par des réseaux internationaux et parfois régionaux. Les attaques qu’a connues la France, la Belgique, l’Espagne ainsi que d’autres pays comme l’Allemagne élucident cette stratégie de décentralisation des activités terroristes en l’inscrivant dans une approche de la globalisation de la terreur.
L’effondrement de l’Etat en Irak et en Syrie a accéléré la mise en place du « système Daech » en imposant l’allégeance exclusive à l’Etat Islamique contre une passation du pouvoir conditionné à des chefs des tribus. La même configuration se fut mise en place dans le nord-ouest de la Syrie et le Nord-sud de la Syrie notamment Raqqa ou Deir ez-Zor. Depuis, Daech n’a cessé de s’imposer comme étant une force destructrice capable de bouleverser les équilibres géopolitiques dans le proche Orient et dans d’autres régions. Dés lors, l’élimination de son chef devient une urgence et une priorité pour la majorité des acteurs étatiques dans la région. Les vicissitudes de la guerre en Syrie ont joué en défaveur d’une coopération internationale ciblée pour neutraliser al-Baghdadi. Les divergences des visions quant à l’avenir politique de la Syrie n’ont pas facilité le travail de la coalition international contre Daech en Syrie. Alors que les USA et plusieurs pays occidentaux œuvrent pour un changement de régime en Syrie, la Russie et l’Iran est en opposition à tout un changement politique profond dans ce pays.

La Turquie, qui voit d'un mauvais œil la présence des kurdes dans le nord de la Syrie, a ses calculs géopolitiques et stratégiques dans la région et la sous-région. Le retrait des forces armées américaines de plusieurs bases militaires dans le nord de la Syrie et l’annonce de la Turquie de l’opération militaire « source de la paix » ont modifié les rapports de forces en laissant planer un accroissement de l’insécurité avec un retour des combattants de Daech dans plusieurs provinces syriennes de Raqqa, Idlib ou à Deir ez-Zor. D’ailleurs, plusieurs sénateurs américains ont critiqué avec virulence la décision brutale de Donald Trump de retirer de la Syrie l’ensemble des forces américaines, à l’exception de quelques centaines. Dés lors, sans cette opération militaire, ce retrait des forces américaines du nord de la Syrie aurait déclenché une grave crise au sein des Républicains et au sein du Congress. Cette opération garantirait au président américain un soutien pour réélection.

Il est à souligner que ce genre d’opération militaire ne s’est fait pas du jour au lendemain. L’opération aurait été planifiée depuis plusieurs jours après un travail de plusieurs services de renseignements de plusieurs pays, comme l’a bien souligné le président américain lors d’une conférence de presse post-opération militaire. L’opération a été modélisée sur plusieurs terrains et des simulations qui ont été supervisées par le major-général John Brennan Jr. Les renseignements techniques des forces Kurdes syriens, irakiens et les Turques, bien renseignés dans la province d’Idlib, étaient vraisemblablement un fer de lance afin d’identifier les cibles potentielles entourant le terroriste le plus recherché dans le monde notamment l’une des ses épouses.

La mort de Baghdadi n’annonce pas la fin de son organisation terroriste. Les menaces continueront de persister dans plusieurs régions et notamment en Syrie, Irak et en Afrique. L’Etat Islamique au Grand Sahara, l’Etat Islamique dans l’Afrique de l’Ouest et Boko Haram ainsi d’autres groupes menacent encore la stabilité et la sécurité dans la bande sahélo-saharienne. Certes, la mort d'al-Baghdadi est un coup dur pour l’organisation cependant l’histoire de dents de scie de ce dernier qui a pu dépasser ses deux mentors, Oussama Ben Laden et Zarquaoui, en termes de stratégie en transformant une organisation fragile en une mini-armée de métier montre que sa mort ne réglerait rien si les causes de son succès initial ne sont pas prises en compte.



Mardi 29 Octobre 2019 - 15:53





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