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Un espoir pour les gueules cassées d’Irak (Le Monde)


Lundi 19 Juillet 2010 modifié le Lundi 19 Juillet 2010 - 13:14

Ici s’exprime toute la souffrance d’Irak. Ici, au cœur d’Amman, à quelque mille kilomètres de Bagdad, résonnent les pleurs et les prières, les cris et les cauchemars, les râles et les colères d’un peuple fracassé et saigné à vif. Ici, dans cet hôtel désuet d’un quartier populaire, bat le pouls d’un pays saccagé, devenu fou. Les couloirs sont tranquilles. Le personnel attentif fait en sorte que les pensionnaires en provenance du chaos trouvent un maximum de quiétude et de sérénité entre deux soins vitaux prodigués à l’hôpital tout proche. Pourtant, c’est la guerre que l’on respire ici et que l’on touche du doigt.




Abdullah, un jeune Bagdadi de 9 ans, a été défiguré en 2006 par l'explosion d'une voiture piégée lors des funérailles de son grand-père assassiné. Il a été sauvé à Amman.
Abdullah, un jeune Bagdadi de 9 ans, a été défiguré en 2006 par l'explosion d'une voiture piégée lors des funérailles de son grand-père assassiné. Il a été sauvé à Amman.
La guerre, ses stigmates, ses dégâts. Chaque chambre cache une histoire horrible. Chaque visage, défiguré, raconte une vie brisée. Les blessés qui parviennent dans ce lieu sont parmi les plus graves qui existent. Ce ne sont pourtant que de simples civils. L’un a sauté sur une mine en allant à l’école. L’autre, jouant au foot sur une place de marché, fut victime d’un attentat-suicide. Un troisième, sortant de sa maison, s’est retrouvé au milieu d’un tir croisé entre Américains et Irakiens. Ils ont perdu des membres, leur corps est en miettes et leur chair brûlée. Pour chaque mort dans cette guerre sans nom, il faut compter au moins quatre à cinq blessés. Le vieil Amman Palace pourrait être renommé l’Auberge des gueules cassées d’Irak.
Abdullah n’avait que 6 ans, le 16 octobre 2006, lorsque sa vie a basculé. C’était un jour spécial, celui des funérailles de son grand-père assassiné la veille par un groupe militaire. Pour la première fois, le petit écolier avait été admis dans le groupe des hommes. Fier et droit, il se tenait près de son père, Dahoud, près de la tente abritant la dépouille du grand-père dans le quartier Shaab de Bagdad, lorsqu’une bombe explosa dans un marché, de l’autre côté de la rue.
Les cris, le sang, la pagaille attirèrent un afflux de sauveteurs et curieux. Dahoud, officier de police, avait trop l’expérience de ce type d’attentat pour ne pas savoir qu’une explosion est souvent suivie d’une seconde, à l’endroit où la foule s’est concentrée. D’un geste assuré, il pria Abdullah et ses proches de ne pas bouger.
C’est alors qu’est arrivée une voiture. A toute vitesse. Avant l’explosion, Dahoud put juste apercevoir le véhicule modifier sa trajectoire et foncer sur le groupe en deuil. Dix secondes plus tard, grièvement brûlé et blessé à une jambe, il sombrait dans le coma. Six membres de la famille furent tués, quinze autres blessés. Uniquement des hommes, les femmes étaient restées à la maison. On les transporta dans les hôpitaux alentours ; ils furent si dispersés qu’il fallut quelques jours pour recenser tout le monde. Et trouver Abdullah. Déchiqueté par la bombe, méconnaissable, il gisait sur un lit du vaste complexe médical où l’avait déposé un voisin.
A son réveil, Dahoud n’eut qu’un seul cri : "Abdullah ! Où est-il ?" La famille lui mentit. "Il va bien, un peu blessé, bien sûr, mais ça va." Dahoud n’y a pas cru. "Conduisez-moi auprès de lui !" Cela prit du temps, le père étant lui-même en très mauvais état. Mais il put se rendre au chevet de son fils. Et là… "Il n’avait plus de visage, dit-il d’une voix grave et posée, la barbe taillée de près et le regard profond. On voyait les os des pommettes, la mâchoire inférieure était broyée, les dents, le nez, un œil avaient disparu. Il lui manquait aussi un pied. Je n’ai pas pu rester."
Il était clair qu’à l’intérieur du système médical irakien, Abdullah, qui ne pouvait ni parler ni s’alimenter, était foutu. Les sanctions internationales et l’embargo à l’encontre de Saddam Hussein avaient gravement détérioré la qualité des soins. Les années de guerre ont achevé d’anéantir le système de santé.
L’électricité est une denrée aléatoire et limitée dans les hôpitaux publics, de même que certains produits pourtant indispensables. Les conditions d’hygiène sont déplorables, aucune opération sophistiquée de plus de deux heures ne peut y être tentée. Les meilleurs spécialistes ont d’ailleurs déserté le pays entre 2004 et 2006, angoissés devant les vagues d’assassinats et de kidnappings touchant le corps médical, certains attentats se produisant à l’entrée même des hôpitaux.
"Des médecins généralistes lui ont prodigué les soins de première urgence, raconte Dahoud. Mais l’hôpital était gorgé de blessés, il en arrivait même chaque jour. Abdullah, en Irak, n’avait aucun avenir." Sa chance fut qu’un docteur jordanien de Médecins sans frontières (MSF) passe un jour dans l’établissement, s’intéresse au cas du petit garçon et informe ses parents d’un programme exceptionnel visant à acheminer en Jordanie les blessés les plus graves afin de leur prodiguer gratuitement les soins sophistiqués adéquats.
Un dossier fut rapidement établi et Abdullah est parti pour Amman, avec un oncle, Dahoud étant encore hospitalisé à Bagdad. Puis il a pris le relais, quémandant auprès de sa hiérarchie un congé sans solde de près d’un an, revenant quelques mois en Irak, puis repartant au gré des soins et opérations requis pour son fils. "Ces congés de plusieurs mois commencent à poser un sérieux problème professionnel, confesse-t-il. J’ai songé à démissionner. Mais comment me le permettre alors que seize personnes dépendent de mon salaire ?" Seize. Sa mère, sa femme, ses enfants, les enfants d’un frère mort dans l’attentat, ses sœurs dont les maris sont décédés le même jour, ainsi que leurs enfants…
Abdullah a dû subir de multiples opérations. Un chirurgien allemand, André Eckardt, est même venu spécialement à Amman pour amorcer la reconstitution de son visage et greffer sur ses pommettes un morceau de peau et de muscle prélevé sur son dos. On lui a refait une paupière et fourni un œil artificiel. Il faut aussi lui fabriquer un nez et peaufiner les lèvres, car les mouvements de sa bouche sont encore trop limités.
"Mais il revit ! Il ne porte plus de masque, s’est habitué à courir avec sa prothèse, s’est fait des copains presque aussi fracassés que lui et ne rêve plus que de retourner à l’école. Il a déjà perdu deux ans, alors qu’il veut désormais être médecin !"
Le cas d’Abdullah est bien connu du personnel MSF en charge de ce programme démarré à l’automne 2006. Mais il est tant d’autres noms que pourraient citer médecins, chirurgiens, infirmiers, kinés ou psychologues. Tant d’autres histoires qui les ont bouleversés et auxquelles ils ont tenté de donner à tout prix un prolongement heureux. En quatre ans, 1 030 blessés ont été accueillis ainsi et soignés. Et des centaines de demandes sont en attente.
"Chaque patient qui arrive ici me lance un défi personnel, explique le docteur Ali Al-Ani, chirurgien orthopédique. Chaque cas est d’une complexité extrême, non seulement à cause de la gravité des blessures, mais aussi de leur ancienneté, de leur infection et de leur résistance aux médicaments. Cela nécessite parfois des opérations de douze heures, un suivi, des mois d’hospitalisation." Tout ce qui s’avère impossible en Irak.
"Nos professeurs, à la fac de médecine, avaient déjà une belle expérience de la chirurgie de guerre. Mais ici, chaque cas pose des problèmes presque inédits. Je retourne vers mes livres, recherche de l’information, discute avec mes confrères, rapporte radios et photos à mon père, lui aussi médecin réfugié, pour quêter son avis. Ce que nous voyons est effroyable. Mais chaque amputation évitée est une victoire. Et nos patients arrivés en civière ou en fauteuil roulant repartent tous debout."
Ce programme conçu par MSF est fascinant. Contrainte de quitter l’Irak au moment où le pays connaissait une vague d’attentats sans précédent et où les médecins étaient une cible favorite des gangs et groupes divers, l’organisation ne pouvait se résoudre à laisser la population sans soins. Ainsi est née l’idée de soigner hors frontières.
Pas simple, et forcément coûteux : de 12 000 à 15 000 dollars (9 500 à 12 000 euros) par patient. Car cela impliquait un dispositif rigoureux pour repérer les blessés, les acheminer en terre étrangère en veillant à leur visa et leur sécurité, les loger et les prendre entièrement en charge pour plusieurs mois… MSF n’avait encore jamais conçu pareil projet. Mais la Jordanie s’est révélée accueillante.
L’organisation y loue un étage de l’hôpital du Croissant-Rouge d’Amman, une cinquantaine de lits, deux blocs opératoires. Ainsi qu’un hôtel capable d’accueillir 150 personnes (une centaine de patients et leurs accompagnants) où ont été aménagées des salles de kiné et d’exercices, de rencontres et de soins. Le personnel (85 personnes) est essentiellement irakien et jordanien, au service d’une chirurgie orthopédique, maxillo-faciale et plastique reconstructrice.
"Personne ne peut avoir idée des souffrances du peuple irakien !, observe le docteur Zaineb Razzak, anesthésiste formée elle aussi en Irak. Combien sont-ils qui ne peuvent plus bouger, manger, se laver, ouvrir une porte ? On annonce des attentats qui font 30 ou 50 morts. Et puis on tourne la page. Mais combien de blessés, brûlés, mutilés, défigurés, enfermés et cachés à jamais au fond de leur logis ? Les explosions font des dégâts qu’on ne peut imaginer. Mais le monde s’en fout et le départ prochain des Américains ne fera qu’accroître l’indifférence. Quelle détresse, pourtant, en Irak ! Quelle misère ! Quelle folie ! "
Les médecins se battent. Heureux, hors d’Irak, de travailler pour les Irakiens. Satisfaits d’apporter aux plus miséreux ce qu’ils ne pourraient assurer en Irak. Etudiant avec intensité les dossiers – radios, photos, analyses – des candidats aux soins transmis via Internet par un réseau d’une dizaine de médecins opérant en Irak, chargés de visiter les hôpitaux et de repérer les patients éligibles au programme MSF. Soucieux, enfin, de perfectionner leur technique et d’offrir les meilleurs soins du monde : allongement des os, greffes, chirurgie micro-vasculaire… "Certains pays de l’Ouest ont certainement plus de connaissances théoriques. Mais c’est ici que nous avons le plus d’expérience !", note le docteur Nasr Al-Omani, chirurgien plastique.
Kefah avait 23 ans et rêvait de devenir journaliste quand, en 2003, un tir de roquette américain a fracassé la porte de sa maison, propulsé sa maman dans un sillage de sang et lui a brûlé une partie du visage et du corps. "Désolé !", a simplement dit un soldat américain revenu sur les lieux, un an plus tard. La jeune femme arrange le voile qui la cache en partie et esquisse un sourire en regardant son père, rongé, lui, de colère et de chagrin.
"Tout ça pour quoi ? Pour qui ? demande-t-il. Où est la démocratie promise par les Américains ? Ils nous ont massacrés, pillés, humiliés. Et voilà qu’ils partent en laissant une population dans une pétaudière ! Qui nous rendra justice ? Qui dira la vérité ?"
Kefah a longtemps traîné dans les hôpitaux irakiens. "C’était terrible. Les gangs avaient tout pris : médicaments, instruments, produits de stérilisation. Il n’y avait presque plus de pansements ! Mais même défigurée et à moitié paralysée, j’étais au paradis quand je me comparais à d’autres. J’ai vu tant d’amputations, tant de gens hurler et mourir à mes côtés."
Quand un des agents MSF s’est intéressé à son dossier, Kefah a repris espoir. Et les cinq opérations subies depuis son arrivée à Amman ont déjà transformé la jeune femme qui s’est remise à écrire des poèmes sur sa machine à écrire, couvée des yeux par son père, et sous la photo de Saddam Hussein, le dictateur qu’ils ne cessent de vénérer. Mahmoud Abdel Hadi a voulu mourir quand il s’est réveillé, trois jours après avoir sauté sur un explosif à Bagdad, avec un œil, une jambe et un bras en moins. Il avait 25 ans. "J’aurais pu m’y attendre, cela arrivait sans cesse, ces surprises à l’explosif. Il y en avait dans les générateurs, les boîtes aux lettres, les poubelles ; certains en glissaient même dans des cadavres. Al-Qaida ? Une milice ? Comment savoir ? Et d’ailleurs, peu importe ! A l’origine de ce merdier, ce sont les Américains."
Il est resté deux ans sans traitement et sans soins, planqué dans l’obscurité de la maison. Il ne voulait pas de visite, dépendait de sa mère pour tout. Et puis il y a eu le voyage à Amman. Une lueur d’espoir. Dans deux jours, on lui fera une greffe d’os pour permettre une prothèse de la jambe. Et puis on s’attaquera à sa main, en partie inerte. " Jour après jour, explique-t-il. C’est cela ma vie. Jour après jour. "
Dans la chambre qu’il partage avec son père, Kussaï pourrait revenir des heures sur l’attentat-suicide qui lui a arraché le visage et fait perdre la vue, alors qu’il disputait un match de volley-ball. "J’étais fort, j’avais 20 ans, je me souviens du moindre détail. Y compris de la voix de ce médecin irakien annonçant à mon père qu’on ne pouvait plus rien faire pour moi et qu’il allait rédiger le certificat de décès."
"Je n’avais même pas reconnu mon fils parmi tous les blessés, dit le père. C’est lui qui, entendant ma voix, a crié : “Ne me laisse pas mourir ici, Papa !” " Comme ils se sont battus tous les deux ! Main dans la main. Et le récit de leurs péripéties prend un après-midi. Mais ils sont là, infiniment reconnaissants envers les médecins de MSF qui, peu à peu, reconstruisent le visage du jeune homme et l’ont mis en rapport avec une association de non-voyants qui a redonné de l’élan à Kussaï.
"J’ai de l’avenir dans l’informatique, dit-il. Il y a des programmes audio conçus pour les aveugles." Le père se redresse. Il n’est rien qu’il n’aurait tenté pour son fils. Et sa mission n’est pas encore achevée. A la maison, à Mosel, les autres enfants se serrent les coudes autour de leur mère et de leurs cousins. "Ce n’est pas rien, vous savez, la solidarité et la force familiales. Les Américains nous ont apporté le désastre. Mais les Irakiens sont vaillants !"
Il voudrait dire sa gratitude aux médecins de MSF. Pour leur travail, leur tact, leur engagement total aux côtés des blessés, quels que soient leur religion, identité, positionnement. "Notre pays de douleur est en train d’exploser." Un silence. Un soupir. Et avec un regard en direction de son fils : "Ah ! Si seulement nous avions encore Saddam…"

Annick Cojean, Le Monde du 17 juillet 2010
Lundi 19 Juillet 2010 - 13:05





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