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Twitter, le flacon qui enivre


Mardi 7 Juin 2011 modifié le Samedi 11 Juin 2011 - 01:31




Depuis le mois dernier, ils ne se sentent plus, chez Twitter. Certaines audiences du tribunal de New York s’avèrent leur pont d’Arcole, qu’on les voit franchir sabre au clair. Des envoyés spéciaux et des envoyées spéciales furent envoyés là avec pour seule consigne de nous restituer, de ce qui advint durant ces audiences, non tant les propositions principales que les relatives. Non tant la matière que les marges, non tant l’essence que les ornements. Ce qui importait d’abord, c’était de remplacer des caméras en 140 caractères maxi, par nécessité moins enclins à restituer une pédagogie du droit américain que la couleur du tailleur d’Anne Sinclair.

Ce grand coup de projecteur, il fallait que ses fans et ses promoteurs le rentabilisassent, afin qu’à propos de Twitter on continue de tweeter. Alors, mercredi dernier, dans les pages de ce journal, cet entrefilet annonçant une OPA du réseau sur le Ulysse de James Joyce, à l’occasion du Bloom’s Day que l’Irlande célébrera le 16 juin. Objectif annoncé, dans la catégorie Concours à la con : résumer «une section de l’œuvre» (dont l’entièreté compte deux volumes de 503 et 537 pages très serrées dans ma vieille édition de poche de 1978), préalablement tronçonnée en 96 parties, en quatre cents à six cents tweets. Formidable gageure, en vérité, mais dont la performance attendue ne sera que quantitative, que réaliseront vingt-quatre heures durant «des volontaires» moins motivés, hélas, par l’exégèse de Joyce que par une mention dans le Guinness Book…

Dommage. On a beau être un vieux schnock modérément familier des modernes technologies, on ne méprise pas leurs détournements joyeusement ludiques, dont l’Oulipo (OUvroir de LIttérature Potentielle) nous servit d’édifiantes démonstrations. Et voilà qu’avec les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, on se remémore avec émotion ce résumé puissant et subtil de Don Juan, livré - en 1969, je crois - dans la copie d’un lauréat du Concours général, catégorie composition française : «C’est un mec, il croit pas en Dieu. Une statue lui casse la gueule.» Soit, bien des lustres avant même l’intuition de Twitter, l’œuvre entière résumée - et avec quelle impeccable cohérence ! - en 67 caractères. Qui dit mieux ?

Mardi 7 Juin 2011 - 01:21

Par Pierre Marcelle// Libération