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Réponse de Rachid Benzine et Frederic Moga à Alain Finkielkraut


Jeudi 8 Juillet 2010 modifié le Jeudi 8 Juillet 2010 - 20:23

Rachid Benzine et Frederic Moga réagissent aux propos d'Alain Finkielkraut tenus sur France Inter le 21 juin. Celui-ci avait affirmé que "l'esprit des cités est en train de dévorer l'esprit de la cité".




Cher Alain,

Les propos que tu as tenus sur "l'affaire Anelka" nous ont beaucoup troublés. Pourtant, cette journée avait plutôt bien commencé. La voiture avançait lentement et nous profitions du soleil estival. Nous écoutions, comme à notre habitude, France Inter, une marotte attrapée de longue date. Notre voiture cahotait sur ces petites routes de campagne pleines de bosses et de trous. Nous respections scrupuleusement les limitations de vitesse. Si nous arrivons parfois un peu en retard, tant pis pour nous : ce n'est pas pour avoir écouté jusqu'au bout les chroniques de Stéphane Guillon ou de François Morel…

Mais quand tu as brusquement lancé que "l'esprit des cités était en train de dévorer l'esprit de la cité", nous avons failli faire une embardée. Tu évoquais Anelka, et donc les cités de Trappes. Eh bien figure-toi que nous aussi, nous sommes trappistes. Nous avons grandi dans les cités dont tu parlais. Et tu comprendras sans peine notre intérêt pour chacune de tes paroles, écoutées comme si elles nous étaient directement adressées.

Nous fûmes attentifs à chacun de tes mots, de tes interruptions, de tes silences. Nous secouions la tête d'incompréhension à chacune de tes affirmations. Nous étions saisis d'effroi que toi, ô grand intellectuel, de l'élite parmi nos élites, tu tiennes de tels propos à la face de milliers de gens qui vivent dans les banlieues.

Bien sûr, en pêcheur malin que tu es, tu as balancé cette phrase comme un appât pour attirer tous les petits goujons "intellectuels". Manière de leur dire : "Eh les gars, je suis là, je vous explique comment sa "pensée" (à Anelka) est une vérité commune, celle des banlieues !" De gros poissons ont mordu à l'hameçon, comme ce cher Julien Dray qui s'est vite fait le porte-parole des miséreux de la marge citadine afin de dénoncer ce qu'il considère n'être qu'un odieux amalgame. Nous vous laissons vous amuser entre professionnels de la communication, et nous n'avons aucune prétention à intervenir dans vos querelles stratosphériques.

Mais nous avons entendu le message. Et nous avons voulu savoir si cet "esprit des cités" était désormais conforme à ta lugubre description. Car ce n'est pas le souvenir que nous en avions. Quitte à être en retard, nous fîmes un détour pour emprunter la route menant à Trappes-Elancourt.

En arrivant chez nous – oui, chez nous, car on ne s'en va jamais du quartier qui vous a vu grandir –, nous nous arrêtâmes devant l'arrêt de bus juste en face du bloc trois. L'un de nous avait habité là. L'abri était bondé de travailleurs qui n'ont pas les moyens de se payer les trajets en voiture et qui se "tapent" les transports en commun pour aller travailler dans les usines ou les entreprises de la zone industrielle de Trappes. Ils y passent la journée, usant les horloges du regard jusqu'à ce que les aiguilles s'arrêtent. Même Sisyphe les regarde avec pitié entre deux cailloux. Il se dit qu'entre rejoindre les morts ou vivre de cette manière à Corinthe, son choix aurait peut-être été différent. Puis il repousse sa pierre, comme tous ces gens qui se lèvent très tôt chaque matin pour aller gagner un salaire de misère.

ILS SONT LES PRODUITS FINIS DU CAPITALISME

Nous nous mîmes à sourire – d'un sourire où se mêlaient la fierté et le respect. Finalement, "l'esprit des cités" n'avait guère changé. C'est un esprit de sacrifice et d'abnégation. Un esprit des pauvres gens qui hante nos siècles et nos livres d'histoire, sans jamais y tenir le premier rôle.

Comment ? Tu ne parlais pas d'eux ? Tu parlais des jeunes qui zonent dans les halls d'entrée ? Mais cette minorité ne peut incarner l'esprit des cités, vu qu'ils n'ont pas, et n'ont jamais eu, cet esprit. Ils incarnent plutôt "l'esprit de la grande Cité", qui leur a laissé croire que sans Rolex la vie n'avait aucune valeur. Cette idée essentielle de la société de consommation capitaliste n'a pas germé dans nos quartiers.

Ces individus éduqués par Hollywood n'ont aucun modèle qui se rattache à la réalité des cités. Ils adulent des épouvantails, créés de toute pièce par la société occidentale. Inutile de rappeler les dégâts qu'a produits et que produit encore le film Scarface dans les cités. Ils n'ont aucun rempart, aucune culture "de second degré" pour résister à cela. Déjà dans les années 1990, ils descendaient avec des armes dans la rue parce qu'ils sortaient du dernier Clint Eastwood. Ils ne se rendent même plus compte qu'ils sont des marionnettes dont les ficelles sont tirées par le commerce, la publicité, la politique et les médias qui les instrumentalisent. Ils sont les produits finis du capitalisme, qui lui-même représente une grande part de "l'esprit de la grande Cité".

Voilà pourquoi des parents, des éducateurs, des profs et beaucoup d'autres intervenants essaient de promouvoir la culture comme un pare-feu à ce fléau qui touche principalement les jeunes habitants de ces cités, mais qui encore une fois, ne prend pas ses racines en banlieue.

Entre deux, on retrouve des types comme Anelka. On le prend, on le jette, et surtout on s'en sert pour justifier des erreurs de fédération, on en fait le bouc émissaire dont on se moque quand on l'entend parler… On l'utilise sans modération. D'ailleurs, si on le sanctionne aujourd'hui, est-ce sur ses propos ou sur sa prestation ? Que se serait-il passé s'il avait marqué un but synonyme de qualification pour la France ? Assurément, on oubliait ses propos, comme le sacré coup de main de Thierry Henry à la nation. Société du résultat, à n'importe quel prix. Les Anelka sont précieux aux Finkielkraut, et à L'Equipe, et à tant d'autres, pour masquer et oublier tous ceux qui travaillent dur, triment tous les jours, et parfois s'en sortent. Mais ces derniers n'ont pas pignon sur rue. Et ne comptez pas sur eux pour monter au créneau, car ils sont fourbus et cassés par des années de labeur.

Cher Alain, nous ne connaissons pas la philosophie comme toi, mais nous nous souvenons de certains profs qui affirmaient que cette discipline consistait à questionner les questions. Apparemment, tu as oublié, et tu oublies souvent depuis quelque temps ce préalable de ton art. "L'esprit des cités" n'est pas tel que tu le décris. Peut-être par méconnaissance du terrain ? Les intellectuels médiatisés ne mettant que très rarement les pieds dans ces quartiers. En tout cas, nous devions rappeler l'existence de tous ces travailleurs que tes propos ont éclipsés comme par magie ; ce sont eux qui participent de "l'esprit des cités" – et qui sont les premières victimes des faiseurs d'images que sont les "racailles" et parfois les philosophes. Et ça, cette alliance inédite, c'est vraiment "orwellien", comme tu le dis si bien, cher Alain.

Rachid Benzine, islamologue, IEP de Provence, et Frederic Moga, enseignant dans les Yvelines
Jeudi 8 Juillet 2010 - 20:19

Par Rachid Benzine et Frederic Moga,




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