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Réinventer l’Occident : Essai de Hakim Karoui sur une crise économique et culturelle


Jeudi 2 Décembre 2010 modifié le Jeudi 2 Décembre 2010 - 11:17

Dans son livre « Réinventer l’Occident : Essai sur une crise économique et culturelle » qu’il publie simultanément à Paris, chez Flammarion et à Tunis, chez Cérès Editions, Hakim Karoui a voulu conclure par «un discours. Le discours est le premier outil de la politique, là où s’exprime une idée, là où parfois se fait une décision.» Au moment où le livre est mis en librairie, dès cette semaine en Tunisie,




Réinventer l’Occident : Essai de Hakim Karoui sur une crise économique et culturelle
Extraits:

La désoccidentalisation du monde a commencé et nous regardons ailleurs. Nous aimons les querelles, nous aimons les petitesses, les maladresses humaines. Nous aimons savoir qui va être candidat à la prochaine élection, qui va diriger le gouvernement, qui va être le président de telle entreprise publique. La presse en parle et s’en délecte. Le monde politique bruisse, brouille, tambouille.

Et la désoccidentalisation du monde continue.

Nous avons pourtant une double responsabilité historique: préserver les valeurs les plus nobles de l’Occident, répondre à l’angoisse des Occidentaux et éviter qu’elle ne se transforme en violence politique.

C’est cette angoisse qui affleure en France quand on entend venus de toute part des « J’accuse ». Avec une vieille idée de la nation – l’idée que la nation, c’est l’histoire et qu’il n’y a pas d’autre histoire que celle de la conception de la nation, par-delà la féodalité, la monarchie, la Révolution –, on accuse ceux qui ne font pas partie de cette histoire, ceux qui pourraient la haïr car cette histoire serait celle de leur aliénation, de l’aliénation de leurs ancêtres pendant la colonisation. On accuse ceux qui n’aiment pas la France, ceux qui préfèrent le communautarisme, ceux qui veulent des excuses, ceux qui n’ont pas la même identité. Et gare à ceux qui ne plébiscitent pas la nation. Gare à ceux qui ne voudraient pas respecter les racines chrétiennes de notre pays et qui essaieraient d’imposer leurs coutumes, leurs mœurs, leur religion. « L’islam doit être discret. Les musulmans attentifs à la laïcité. Et les immigrés enfin obéissants. » Voilà ce qu’on entend, à longueur de campagne électorale, cette campagne électorale permanente destinée à faire oublier la réalité de notre économie, la réalité de notre société.

Regardons donc la réalité puisque de réalité il s’agit. Et commençons par les musulmans puisque des musulmans il est question. Du Maroc à l’Indonésie, de la Tunisie à l’Iran, en passant par la Turquie et même le Golfe, les sociétés changent, les femmes se sont levées, elles sont sorties de la minorité, elles sont rentrées dans les écoles, elles ont appris à maîtriser leur corps, elles ont conquis une forme de liberté. Les enfants sont plus éduqués que leurs pères. Les filles que leurs frères. Les femmes parfois que les maris. Les campagnes se vident, les villes se remplissent. Comment voulez-vous que ceux qui sont remis en question, dont l’autorité est contestée, dont les décisions sont bafouées, dont la place est modifiée, comment voulez-vous qu’ils ne cherchent pas à tout prix un moyen de garder leur pouvoir, leur emprise, leur destin ? Entre leurs mains. Entre leurs seules mains.

Alors l’islam est convoqué. L’islam est la réponse. L’islam doit justifier l’ordre ancien. L’islam doit légitimer le pouvoir des hommes sur les femmes, des ascendants sur les descendants. Du passé revisité sur le présent.

Ce n’est pas l’essence de l’islam. C’est un usage de l’islam. Demain, l’islam redeviendra une foi avant d’être une religion, avant d’être une idéologie au service d’une situation. Quand on tourne son regard sur la France et sur les Français d’origine maghrébine ou subsaharienne, même surprise. Aux discours sur la faillite du modèle d’intégration s’impose une réalité tout autre. Certes il y a les ghettos sans espoir, la violence qui domine, l’enfermement qui menace. Mais il y a une autre réalité : celle d’une intégration toujours douloureuse, mais réelle. Pas moins réussie que celle des générations antérieures.

Cette intégration qui est en France une assimilation. Parce que la société française veut qu’on lui ressemble. Parce qu’elle croit à l’égalité. Mais cette égalité, elle l’imagine à son image. « Soyez comme nous, semble-t-elle dire ; ce sera la preuve que l’universel existe bien. » C’est exigeant, c’est violent mais, une fois que le parcours a été effectué, l’égalité est au bout du chemin. Les unions se multiplient, le métissage se développe. Ils deviennent français, peu à peu. La France change les immigrés beaucoup plus qu’ils ne changent la France.

Alors, laissons de côté les immigrés, les musulmans qui, s’ils ont des problèmes spécifiques, ne sont pas le véritable enjeu de la transformation du monde. Non, le véritable enjeu est plus à l’est, en Orient, en Chine. Et cessons d’être aveugles, non pas à l’éveil de la Chine, mais aux conséquences de cet éveil. La Chine invente elle aussi sa modernité et ses objectifs sont clairs. Pour ne pas subir l’humiliation du XIXe siècle, elle veut redevenir la première puissance mondiale. Elle le fera par l’industrialisation. Pour ne pas subir l’humiliation du XIXe siècle, elle imposera ses termes de l’échange au reste du monde. Pour ne pas subir l’humiliation du XIXe siècle, elle sera plus que jamais jalouse de sa souveraineté.

La démocratie ne fait pas partie de ce programme : les Chinois pensent que la chute de l’Union soviétique a été causée par l’adoption trop rapide d’institutions occidentales. Ils pensent que l’Occident a vaincu parce que son système économique était meilleur. Alors ils le réinventent, à leur manière.

Nous avons applaudi. Nous avons félicité la Chine de son ouverture. Nous avons pensé que la démocratie suivrait. Que l’économie de marché serait réelle. Nous n’avons pas vu que la Chine refusait de se limiter aux industries de main-d’œuvre comme pourtant elle aurait dû le faire selon nos économistes. Nous n’avons pas vu la faiblesse de sa demande intérieure, malgré la forte croissance de son économie. Nous n’avons pas vu le protectionnisme chinois ou plutôt nous avons cru qu’il ne serait que transitoire. Nous n’avons pas vu que la Chine appauvrissait l’Europe.

Nous étions trop occupés par nous-mêmes. Nous étions trop occupés par notre anomie politique. Ce sentiment que notre organisation sociale se délite. Ce sentiment que la nation ne protège plus car les individus éduqués, surpuissants, veulent jouir de leur nouvelle liberté. Ce sentiment que la nation est devenue un obstacle. C’est Régis Debray qui remarque : « On ne célèbre plus les morts pour la France, on célèbre les morts à cause de la France. »

À cette anomie politique s’ajoute la crise économique. C’est une crise américaine, née de la dette des
Américains qui ont cru qu’ils pouvaient se passer de produire pour consommer. Comme si vivre avec des crédits pas chers parce que l’on attire les capitaux du monde entier était une solution durable. Eh bien, non, ce n’est pas possible indéfiniment. Et la crise a éclaté.

Et la France a été frappée. La désindustrialisation s’est installée. Et les emplois de services sont moins riches en valeur ajoutée que les emplois industriels. Comment trouver de la croissance quand la consommation est atone ? Quand les exportations ne croissent pas assez vite parce que nous sommes rattrapés par plus agiles que nous ? Quand l’investissement est insuffisant et que ni les ménages ni les États ne peuvent plus s’endetter ?

Alors la crise arrive. C’est la crise de l’euro qui n’est pas une crise financière, mais celle de ceux qui ne peuvent rembourser leurs dettes. Les marchés l’ont bien vu. Ils ont beaucoup de tort, mais ils savent lire le budget d’un État.
Et ce qui nous attend est sombre : délocalisations, déplacement du centre de croissance de l’économie mondiale, difficultés de financement, hausse des prélèvements.

Et surtout, surtout, problème social : inégalités, chômage, retraites. Problèmes de retraites ici, problèmes d’accès à l’école là-bas. L’avenir a changé de camp : l’instruction s’est banalisée partout dans le monde ; nous doutons de demain pendant que les pays émergents l’attendent avec envie ; nous n’imposons plus la démocratie et l’économie de marché. Il n’y aura pas de « fin de l’histoire ».

Nous doutons. Les élites s’inquiètent pour les autres mais pas pour elles-mêmes. Les classes moyennes s’inquiètent pour elles-mêmes et en veulent aux élites.

Les milieux populaires perdent espoir et en veulent à tout le monde, à commencer par le système politique. Est-ce la fin de l’espoir ? Le début du déclin de l’Occident ? De quoi l’avenir sera-t-il fait ? Regardons encore en Asie et en Chine. Le continent est de plus en plus intégré sur le plan économique. La Chine substitue sa production locale aux importations au moment où, avec le plan de relance de 13 % du PIB, elle stimule enfin son marché intérieur. Et le découplage que tout le monde craignait entre la croissance asiatique et le reste de la croissance mondiale, et notamment la croissance européenne, ce découplage s’opère.

Sur le plan politique, la Chine a érigé une grande muraille très efficace. Nul ne peut la critiquer ni l’influencer et rien ne doit entraver sa croissance économique : ni la lutte contre le réchauffement climatique, ni la réévaluation nécessaire de sa monnaie, pourtant réclamée par le reste du monde. Et une bonne partie du monde émergent entonne en chœur : "On vous avait bien dit que la démocratie n’était pas le meilleur des systèmes !"

L’avenir est inquiétant. Et même si la Chine est fragile, parce qu’elle est assise elle aussi sur une montagne de dettes – les statistiques officielles disent 22 % du PIB, mais la réalité pourrait être quatre fois supérieure ! –, qu’elle souffre de surinvestissement, que les tensions sociales sont fortes, que la corruption agace, que l’inefficacité menace, ce n’est pas une bonne nouvelle pour nous : si la Chine venait elle aussi à s’effondrer, serions-nous en meilleure situation ? Non, bien sûr.

Alors que faire ? Réinventer, encore et toujours, en regardant devant plutôt que derrière. Réinventer la nation, c’est comprendre que contrairement à ce que disait de Gaulle, « la nation ne vient pas [seulement] du fond des âges », qu’elle est une construction, le fruit d’une époque. On peut la réinventer. On peut lui donner de nouvelles incarnations. La fraternité, le métissage, l’identification peuvent réinventer la nation. Au niveau européen, il n’y a qu’une chose à faire maintenant : relancer la demande et la production !

Pour y parvenir, des solutions existent : moins taxer le travail, plus taxer le capital. C’est possible, mais cette décision sera de faible ampleur car purement nationale.

Deuxième idée : redonner de la compétitivité aux salariés européens pour permettre à nouveau l’augmentation des salaires. C’est possible grâce à la régulation du commerce international. Nous voulons réguler la finance. Pourquoi ne pas vouloir réguler le commerce ?

Le protectionnisme a mauvaise presse ? Changeons le mot : parlons de régulation commerciale. Et regardons ce que fait la Chine : restrictions à l’importation, barrières non tarifaires, limitations d’investissements, marchés réservés, tracas administratifs, normes particulières.

Tous les moyens sont bons pour préserver son marché. Demandons seulement la réciprocité : ce que la Chine s’autorise pour elle-même, autorisons-nous le pour nous-mêmes.

Il ne s’agit pas de créer des murs ou des murailles. Il s’agit de mettre en place des écluses pour réguler, donner du temps aux entrepreneurs et aux salariés européens pour innover, mettre en place une politique industrielle qui oriente, encourage, facilite le processus d’innovation et de reconversion. Les grandes entreprises internationales s’inquiètent maintenant de la Chine : le patron de General Electric avoue qu’il veut investir maintenant dans les pays qui craignent la Chine puisqu’il ne peut plus travailler en Chine. Andy Grove, l’ancien patron d’Intel, une des entreprises les plus innovantes du monde, avoue que les Etats-Unis ne savent plus créer d’emplois technologiques, qu’ils partent tous en Asie et qu’il faut se préparer à gagner la guerre commerciale qu’il faudra mener un jour. Paul Krugman mesure que le libre-échange a des effets dévastateurs considérables. Les Américains travaillent sur le protectionnisme pendant que nous nous bouchons le nez et les oreilles. Nous ne voulons toujours pas voir la réalité.

Il va falloir pourtant se préparer à une discussion serrée avec la Chine. Mais n’oublions jamais que les études économiques montrent que la Chine a plus besoin de nous que nous n’avons besoin d’elle. N’ayons pas peur de la Chine. Soyons intelligents, coopératifs et fermes : la Chine ne respecte que les forts. Elle méprise les faibles.

La désoccidentalisation du monde peut être une opportunité formidable pour l’Europe et même pour l’Occident. Nous ne sommes plus le monde : nous l’avons compris grâce à la Chine. Nous devons comprendre aussi que l’Europe a besoin de limites. C’est tout l’objectif, politique, de la régulation commerciale.

Construire un sentiment d’appartenance, faciliter la définition d’un intérêt général européen : voilà le sujet d’une nouvelle Convention européenne qui doit réunir citoyens, experts, dirigeants pour penser l’avenir de l’Europe. Et il faut travailler avec les Américains pour diffuser l’idée de régulation commerciale, travailler concrètement sur ce qu’il faut faire, produit par produit, secteur par secteur : le programme d’action est immense. Mais grâce à la Chine, nous sommes peut être en train d’inventer l’Europe d’après.

Enfin, il faut inventer l’Occident d’après. On aurait pu essayer de se passer de cette idée. L’Occident a été récupéré par une idéologie de l’exclusion. Mais avec la montée des pays émergents, avec la puissance des régimes non démocratiques, l’Occident peut revenir, lavé de son péché originel dominateur et impérialiste.

L’Occident peut à nouveau être associé à l’idée de liberté, d’individu, de démocratie, d’économie de marché. N’ayons pas peur, n’inventons pas un Occident agressif. Au contraire, réinventons l’Occident avec un nouveau réalisme et des idées forces : l’égalité d’abord. L’Occident ne doit plus croire qu’il est supérieur au reste du monde. La vérité ensuite : il s’est trop trompé pour ne pas exiger d’arrêter les erreurs. La réciprocité également : la montée de la Chine doit lui faire prendre en premier les décisions. À l’Occident d’y répondre, de jouer en contre et d’arrêter les échappées solitaires où il est trop exposé. Dernière idée : l’identification.

Il faut rendre l’Occident et ses valeurs à nouveau désirables.

Avec la Chine, il faut être ferme et unis. Ne rien lui demander que la réciprocité et en faire l’étalon de nos relations commerciales avec le reste du monde. Pour être à nouveau attirant, il faut être ouvert aux autres, à leurs revendications. Les Américains l’ont compris qui ont élu Barack Obama, l’homme de trois continents, l’Amérique, l’Afrique et l’Asie. Mais il piétine sur le plan international, il a du mal à passer du discours aux actes, il a du mal à se faire respecter.

Alors rêvons un peu pour finir. Rêvons d’une France tournée vers le monde plutôt que vers elle-même. Rêvons d’une France qui porterait haut les valeurs de liberté et de justice et qui serait à nouveau l’intermédiaire entre l’Occident et le reste du monde. Rêvons d’une France qui prendrait le risque de plaider au-delà de ses intérêts et qui réconcilierait ses intérêts et ses valeurs. Parce qu’elle aurait les intérêts de ses valeurs et pas les valeurs de Est-ce possible ? Je le crois.

Réinventer l’Occident
Essai sur une crise économique et culturelle
Hakim Karoui
Jeudi 2 Décembre 2010 - 11:05