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Pour contrer Al-Qaida, la Mauritanie érige des postes-frontières


Jeudi 10 Juin 2010 modifié le Jeudi 10 Juin 2010 - 10:02

La république islamique veut protéger son territoire, et crée, pour la première fois, un fichier des étrangers




Pour contrer Al-Qaida, la Mauritanie érige des postes-frontières
Des postes de garde tenus par la police et la gendarmerie ont poussé, ces dernières semaines, le long des frontières terrestres de la Mauritanie. D'abord trente-cinq, puis dix autres, ont été établis par décret le long du fleuve Sénégal, au sud du pays, mais aussi à l'est, vers le Mali, et un peu au nord, à la limite du Sahara occidental. Une première pour ce pays désertique de 3 millions d'habitants grand comme deux fois la France où, jusqu'ici, les frontières n'étaient représentées que par des traits sur une carte. Et où la culture est encore dominée par la tradition nomade.

Ainsi, les ressortissants africains voisins allaient et venaient sans obstacle et nul ne peut dire combien résident aujourd'hui en Mauritanie. A Nouakchott, la capitale, on croise aussi bien un chauffeur de taxi béninois qu'un garagiste sénégalais ou un vendeur de cartes téléphoniques malien. Désormais, assurent les autorités, quiconque ne sera pas passé par une de ces entrées pourra être refoulé.

Ces mesures ont été prises au nom de la lutte contre Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), qui a revendiqué, ces dernières années, des actions terroristes spectaculaires sur le territoire mauritanien : assassinat de quatre touristes français en décembre 2007, tuerie de douze militaires en septembre 2008, homicide d'un Américain en juin 2009, attentat d'un kamikaze devant l'ambassade de France en août 2009, enlèvement d'un groupe d'Espagnols puis d'un couple italien à la fin de la même année... Des incursions conduites depuis un no man's land aride, difficile à contrôler, aux confins de l'Algérie, du Mali et de la Mauritanie.

Soumise à une menace grandissante de déstabilisation, confrontée à une chute vertigineuse du tourisme, la petite république islamique refuse de devenir « la base arrière d'Al-Qaida ». S'y ajoutent d'autres éléments. « Nous sommes sur le chemin de l'immigration clandestine, de la drogue et du trafic d'armes », justifie le ministre de la défense, Hamadi Ould Baba Ould Hamadi. Les nouveaux postes-frontières équipés de matériel informatique (les plus isolés fonctionneront à l'énergie solaire, faute d'électricité) permettront pour la première fois de constituer un fichier des étrangers.

« Nous sommes prêts à tout sacrifier pour la sécurité, c'est le défi numéro un, devant le développement, devant la démocratie », affirme le ministre, qui reçoit dans son bureau entouré de hauts gradés de l'armée, reprenant ainsi le mot d'ordre du chef de l'Etat, Mohamed Ould Abdel Aziz. Pour la Mauritanie, cet accent mis sur la sécurité constitue un changement radical.

« Une page se tourne, surtout pour les familles », admet Mohamed Abdallahi Ould Guelaye, député de la région du Gorgol, au sud, et membre de la majorité présidentielle. Dans son département, à Maghama, à majorité pular (seconde ethnie du pays après les Maures), trois postes-frontières ont déjà vu le jour. « Il a fallu expliquer, car c'est une partie de notre culture qui disparaît, relève le député. Les tentes des nomades ne ferment pas et même avec la sédentarisation, dans l'esprit des gens, les frontières n'existent pas. »

Le pouvoir mauritanien, lui, promet de « reprendre la frontière au nord, délaissée depuis la guerre du Sahara, en 1976 ». A l'est, au-delà de Nema, à 8 km de la frontière avec le Mali, il projette la création d'une ville autour de ce qui n'est encore qu'un puits, à N'Beiket Al-Ahouach. Plus haut, du Mali vers le Maroc, toute une partie du territoire est déclarée zone militaire interdite - soit plus d'un tiers du pays. A cela s'ajoutent 21 nouvelles brigades mobiles de gendarmes, et des groupements spéciaux d'intervention (GSI) antiterroristes qui patrouillent.

Ces dispositions récentes ne sont pas du goût de l'opposition qui dénonce un régime « illégitime, soutenu par la France ». « En fait, nous n'avons pas de frontières et nous n'avons pas de moyens pour les faire respecter, mais toute cette problématique sécuritaire justifie la venue au pouvoir d'Aziz [le général élu président après un coup d'Etat en 2008] », accuse Messaoud Ould Boulkheir, président de l'Assemblée nationale, une figure de l'opposition. « Aziz croit que l'autorité suffit pour diriger », fustige de son côté Mohamed Ould Maouloud, chef de l'Union des forces de progrès.

Présidente de l'Association mauritanienne des droits de l'homme, Fatimata M'Baye expose elle aussi ses craintes : « Nous sommes en train de lutter pour une réelle démocratie, pour le développement du pays, et nous sommes happés dans cette lutte contre le terrorisme, dit-elle. Nous avons besoin que l'Etat joue franc-jeu et qu'il donne des informations à la population sur ce qui se passe et ce qui est fait. » Or, ajoute Mme M'Baye, « nous mettons en place un Vigipirate à la mauritanienne et cela risque de créer de l'exacerbation dans la jeunesse ». En mars, le Conseil constitutionnel a censuré une loi antiterroriste qui prévoyait d'étendre à quinze jours le délai de la garde à vue et autorisait quatre ans de détention préventive.

Le gouvernement, lui, se dit mû par l'urgence de mettre fin au kidnapping d'Occidentaux qui, à force de rançons, renforcent la puissance d'AQMI. « Ça devient un fonds de commerce d'enlever un toubab [un Blanc], proteste le ministre de la défense, et même une filière de recrutement. »

Isabelle Mandraud
Jeudi 10 Juin 2010 - 10:00

Source Le Monde




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