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Politique, médias : les maux français et l'affaire Woerth-Bettencourt


Lundi 12 Juillet 2010 modifié le Lundi 12 Juillet 2010 - 22:26

Quand le président d'Indonésie demanda en 2005 à l'économiste Sri Mulyani, alors employée au Fonds monétaire international, de devenir sa ministre des finances, le mari de cette dernière était banquier. Avant d'accepter, Mme Mulyani eut, a-t-elle raconté, une conversation avec son mari : "Il y a une chose qui s'appelle le conflit d'intérêts, lui dit-elle, et même si on n'en a, en Indonésie, qu'une très vague idée, je veux être au-dessus de tout soupçon."




Le mari abandonna l'ensemble de ses charges financières pour se consacrer à l'entrepreneuriat social, et Mme Mulyani fut pendant cinq ans une ministre au-dessus de tout soupçon, très active dans la lutte contre la corruption.

Si des ministres indonésiens sont capables d'avoir ce genre de scrupules, pourquoi pas les nôtres ? La déflagration de l'affaire Woerth-Bettencourt trouve d'abord son origine dans cette incapacité de la classe politique à s'autoréguler : si Eric Woerth avait eu, avant d'accepter son poste de ministre du budget, une conversation avec le président de la République sur l'opportunité de rester trésorier de l'UMP, puis, un peu plus tard, une conversation avec sa femme sur l'opportunité pour elle de gérer la fortune des Bettencourt, nous n'en serions vraisemblablement pas là.

Et si les ministres avaient le souci, avant d'entrer au gouvernement, d'être "au-dessus de tout soupçon", le chef de file des députés UMP, Jean-François Copé, ne dénoncerait pas, dans les colonnes du Monde, un climat de "suspicion généralisée".

Mais l'explosion s'est produite, et la réaction naturelle du pouvoir a été d'accuser le messager. Mediapart, site Internet fondé par l'ancien directeur de la rédaction du Monde Edwy Plenel, a été désigné comme coupable officiel et ses méthodes qualifiées de "fascistes" – sans que l'on sache sur quoi se fonde cette accusation outrancière – parce qu'il avait, le premier, publié les écoutes illégales réalisées par le majordome de Mme Bettencourt.

Les multiples dérapages de l'affaire Woerth sont le reflet des rapports extrêmement malsains qu'entretiennent en France les médias avec le pouvoir.

Traditionnellement difficiles sous la Ve République, les relations entre les médias et le pouvoir sont devenues particulièrement compliquées sous la présidence Sarkozy. Le chef de l'Etat ne fait pas mystère de son peu de considération pour cette catégorie d'acteurs de la vie publique et, au-delà de l'audiovisuel public, dont il nomme les patrons, ne rechigne pas à tenter des interventions dans le fonctionnement des médias privés.

Déjà lorsqu'il était ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy convoquait le patron d'une maison d'édition, les éditions First, Place Beauvau, pour le menacer de "foudres judiciaires" s'il publiait un livre d'interviews de son épouse, à l'époque Cécilia Sarkozy. A l'Elysée, il a annoncé lui-même, dans son bureau, au directeur de la rédaction des Echos médusé la nomination de son futur patron, lors du rachat du quotidien économique par Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH, fin 2007.

Dans un dossier plus récent, celui de la recapitalisation du Monde, il a exprimé au directeur du journal, invité dans son bureau, son opposition à l'un des candidats, et déclaré qu'il lui serait difficile de justifier une aide de l'Etat à la modernisation de l'imprimerie si le choix du Monde n'allait pas vers un industriel de la presse.

Pour l'intellectuel libéral Jean-Claude Casanova, ancien conseiller de Raymond Barre, "la situation des médias français et leur degré de dépendance à l'égard du pouvoir font problème", qu'il s'agisse des médias publics ou privés, "détenus par des groupes dépendant de la commande publique".

Peut-être n'est-il pas inutile de le rappeler : le groupe aéronautique et fabricant d'armement Dassault est propriétaire du Figaro, le groupe Lagardère (qui détient 17 % des actions du groupe Le Monde), présent dans l'aéronautique militaire et l'armement, contrôle notamment Le Journal du dimanche, Paris-Match, la radio Europe 1 et les éditions Hachette, le groupe de travaux publics Bouygues possède TF1. Le groupe Bolloré, qui, outre ses activités dans le secteur portuaire, comprend des journaux gratuits, Havas, la SFP (Société française de production) et la télévision Direct8, est dirigé par Vincent Bolloré, un proche du président de la République, comme Martin Bouygues et Bernard Arnault. Et l'Agence France-Presse, en dépit des efforts méritoires de ses journalistes pour maintenir leur indépendance éditoriale, reste à la merci d'un mode de fonctionnement qui autorise toutes sortes d'interventions directes.

C'est dans ce contexte tendu qu'intervient l'affaire Woerth-Bettencourt. Fallait-il publier ces écoutes, sachant qu'elles relèvent par essence d'un procédé moralement et légalement répréhensible ? L'interrogation est légitime, même si les informations qu'elles recèlent peuvent justifier qu'elles soient portées à la connaissance du public, comme l'a d'ailleurs estimé la justice, en déboutant ceux qui demandaient l'interdiction de leur publication. Mediapart et Le Point étaient donc fondés à rendre public le contenu des écoutes.

Si Le Monde avait disposé de ces enregistrements, nous aurions utilisé les informations qu'ils révélaient, après avoir fait notre travail d'authentification et d'enquête journalistique et politique.

Comme d'autres rédactions, Le Monde a été amené, ces dernières années, à débattre des mérites du "journalisme d'investigation" et de ses dérives vers un "journalisme de procès-verbaux", où le journaliste réceptionne des extraits d'interrogatoires judiciaires ou policiers sans être en contact direct avec la personne interrogée et sans avoir accès à l'ensemble du dossier.

Pour nous, ces procès-verbaux peuvent être un élément de l'enquête journalistique, mais ne sauraient s'y substituer.

Mais enquêter exige du temps. Ce qui amène une autre question, soulevée par l'affaire Woerth-Bettencourt : qui a décidé du moment de la publication des écoutes ? Ce ne sont pas les médias, mais l'avocat Olivier Metzner.

Lorsqu'il propose ce "document explosif" aux médias deux semaines avant l'ouverture du procès Bettencourt, il a la maîtrise du calendrier et du message. Il sait, lui, quel est le moment qui convient le mieux à son propre calendrier d'avocat de Françoise Meyers-Bettencourt. Il sait que les médias n'auront pas le temps de faire un vrai travail d'enquête.

Me Metzner ne s'en cache d'ailleurs même pas : "Je planifie tout à l'avance, a-t-il confié au Nouvel Observateur. Quand je communique, les instructions sont respectées : une agence fait un communiqué au jour dit, un journal publie l'info à un autre moment convenu d'avance, pareil pour les radios ou les télés."

Communiquer, dans ce sens-là, n'est pas informer, et les Français le savent. Si la presse, malgré les virulentes attaques dont elle fait l'objet de la part du pouvoir, ne sort pas gagnante de cette affaire, ce sera parce que, pour ne pas résister à la "communication" des acteurs de la vie publique, pour ne pas leur disputer la maîtrise du calendrier de leurs annonces, elle se laisse trop souvent instrumentaliser et perd son rôle de contre-pouvoir.

Les élites françaises, pourtant, sont ambivalentes sur le rôle des médias : elles voudraient un contre-pouvoir, mais sans intrusion, sans interférences, dans le respect des règles du jeu qu'elles ont elles-mêmes fixées. Contrairement aux pays anglo-saxons, en France, un organe de presse qui révèle un scandale ne fait pas son travail : il dérange, il perturbe, il salit. Alors, lorsque les choses tournent mal, on accuse le messager. En oubliant que, dans un Etat de droit, l'information ne doit pas être un combat : elle est, précisément, un droit.

Sylvie Kauffmann, directrice de la rédaction du "Monde"
Lundi 12 Juillet 2010 - 22:25





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