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Philippe Faucon filme le combat d'une femme de ménage marocaine contre le racisme quotidien


Jeudi 21 Mai 2015 modifié le Vendredi 22 Mai 2015 - 06:57




On avait quitté Philippe Faucon avec La Désintégration, drame atrocement prémonitoire des attentats de janvier, dans lequel le cinéaste franco-marocain retraçait l'itinéraire d'une poignée de jeunes Français vers la radicalisation religieuse et le terrorisme. Le voici de retour avec Fatima, son parfait contrechamp, le portrait d'une femme de ménage marocaine immigrée en France qui élève seule ses deux filles adolescentes, se tuant au travail pour les nourrir et financer leurs études, mettant tout son cœur, toutes ses forces, dans l'espoir que leur vie puisse être plus douce et plus lumineuse que celle qu'elle aura elle-même vécue.

D'une intelligence rare, ce beau film explore la condition de cette femme coupée du monde par son ignorance du français, par un travail qui la contraint de vivre sur un autre créneau horaire, celui des gens de l'ombre qui partent travailler dans la froidure de la nuit, par le foulard dont elle recouvre ses cheveux. Fatima encaisse. Elle enchaîne un emploi dans une entreprise et des heures chez une femme riche faussement gentille, qui laisse traîner des billets sous son nez pour tester son honnêteté. Quand elle a le temps, elle prend des cours de français, puis elle rentre, fait la cuisine pour ses filles, le ménage à nouveau, assiste quand il le faut aux réunions de parents d'élèves… Fatima est une sainte, une ignorante à l'intelligence affûtée. " Si j'avais fait des études au bled, je serais ministre ! ", lance-t-elle à sa fille aînée en riant, pour lui dire qu'elles sont faites du même bois.

Fatima ne sait peut-être pas qui est Marx, mais elle a tout compris. " C'est le travail qui empêche de penser ", écrit-elle dans le journal qu'elle commence à tenir en arabe, où elle couche sur le papier les peurs, les angoisses, la colère, la fatigue qui font sa vie. Elle ne sait peut-être pas qui est Freud, mais elle sait que si son dos se bloque sans que les médecins puissent déceler le moindre symptôme, c'est que son esprit a mal. La sobriété, si caractéristique de la mise en scène de Philippe Faucon, cette manière élégante de laisser les corps et la parole s'épanouir dans l'espace, est le ressort d'une émotion intense qui en fait tout le prix. Qui est aussi, sans doute, le moyen le plus juste pour traduire la violence symbolique énorme qui frappe les immigrés de France.

Vexations

Comment représenter ce racisme latent qui gangrène sournoisement, sous les auspices de la bonne conscience laïque, la société française, sinon en s'intéressant aux effets qu'il produit sur ses premières cibles, les femmes voilées ? Alors que Fatima vient visiter un appartement pour sa fille Nesrine qui commence ses études de médecine, la propriétaire refuse de les faire entrer, prétextant qu'elle est venue sans les clés. " C'est à cause de mon foulard ", assurera Fatima à sa fille. On ne saura pas la vérité, parce qu'elle n'est jamais dite. Ce qui compte, c'est le point de vue de Fatima, ce que sa perception traduit des vexations qu'elle subit, depuis des années, au quotidien.

Fatima se débat avec la peur. Elle a peur pour Nesrine, dont elle sait qu'il lui faudra travailler plus dur que les autres pour réussir l'effrayant concours d'entrée en deuxième année. Elle a peur des commères jalouses qui, comme les villageoises turques de Mustang, autre beau film de la Quinzaine, traquent le moindre signe pour jeter l'opprobre sur ces filles qui quittent le quartier " parce qu'elles se croient tellement meilleures ". Elle a peur pour Souad, la cadette, ado révoltée, honteuse de sa mère " qui nettoie la merde des autres ", qui rote au visage des vieux bonshommes qui les reluquent, elle et ses copines, dont l'abattage rappelle celui de la jeune Pauline, autre furie cannoise, héroïne de Pauline s'arrache.

Inspiré du journal de Fatima Elayoubi, femme de ménage marocaine émigrée en France, interprétée avec une sensibilité et une délicatesse bouleversantes par Soria Zeroual, femme de ménage de son état elle aussi, ce mélo social scintille d'un éclat aussi discret qu'intense. Comme un joli petit diamant.


Jeudi 21 Mai 2015 - 19:26

Source Le Monde




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