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Mustapha Ben Jaafar : "L’expérience marocaine en matière de justice transitionnelle nous inspire positivement"


Lundi 23 Juin 2014 modifié le Mardi 24 Juin 2014 - 08:20

En visite en France où il a rencontré François Hollande, le président tunisien de l’Assemblée nationale constituante, Mustapha Ben Jaafar, est revenu longuement avec Atlasinfo sur l’importante visite du Roi Mohammed VI en Tunisie, sur les enjeux stratégiques des échéances électorales, législatives et présidentielles, en préparation, ainsi que sur l’épineuse question de la réconciliation nationale.

Propos recueillis par Hasna Daoudi




La Tunisie a accueilli récemment le Roi Mohammed VI. Une visite qui a fait beaucoup parlé d’elle ?

Merci au Roi Mohammed VI pour tout ce qu’il a fait pour la Tunisie. Sa visite a été une réussite sur tous les plans. Il était vraiment chez lui. Le fait qu’il ait prolongé sa visite et qu’il soit descendu dans la rue, de manière décontracté, discuter très simplement avec les gens a laissé une très, très bonne impression. Il a été très chaleureux. Et puis, le Roi s’est déplacé à la tête d’une importante délégation. Cela ne peut que consolider cette construction maghrébine dont nous en avons toujours rêvé.

Après l’adoption de la Constitution puis de la loi électorale, votre pays s’apprête à vivre d’importantes échéances électorales d’ici la rentrée prochaine ?

Sur le plan politique, nous avons eu des incidents tragiques avec deux assassinats politiques. On nous a reproché des lenteurs. Mais tout compte fait, le bilan est quand même positif. La Constitution a été adoptée. Juste après, nous nous sommes attaqués à la loi électorale qui a défini le mode de scrutin. Sous la pression des petits partis, nous avons abandonné l’idée d’instaurer un seuil. Nous avons également mis en place une Instante supérieure indépendante des élections (ISIE). Cela nous a pris un an pour l’installer. Nous avons un calendrier qui va être adoptée la semaine prochaine en session plénière sur la base des propositions de l’ISIE. La question a été tranchée sous l’égide du Dialogue national. D’abord les élections législatives, prévues le 26 octobre, et les présidentielles suivront. Probablement avant fin 2014. La logique a fait que les partis qui n’avaient pas de candidat ou de stratégie présidentielle ont préféré opter pour des législatives en premier.

Tout le monde peut être candidat, y compris les anciens responsables sous Ben Ali ?

Il n'y aura pas d'exclusion. L'article 167, qui prévoyait l'inéligibilité des anciens de l’ère Ben Ali, n'a pas été adopté à une voix près.

Vous avez exprimé des craintes quand au taux d’abstention. Quels en sont les motifs ?

Il y a un risque d’abstention. Nous constations auprès de nos jeunes un certain désarroi, une inquiétude. Les attentes sont très importantes et nous avons peut-être manqué de pédagogie pour expliquer que certaines reformes avaient besoin de temps et de beaucoup de moyens. On craint que les jeunes au chômage ou ceux souffrant de précarité ne soient tentés de rester chez eux. Il faut absolument une sensibilisation et une mobilisation maximale pour que tout le monde vote compte tenu de l’importance des prochaines échéances. Les conséquences de ces prochaines élections sur les cinq prochaines années seront extrêmement déterminantes pour la construction démocratique En Tunisie.

Etes-vous candidat aux élections présidentielles ?

C’est le parti D’Ettakatol dont je suis toujours le secrétaire général qui décidera. Je vois parmi les militants beaucoup qui poussent à cette candidature. Mais il se peut qu’à la dernière minute, je découvre un rival. Ce que j’ai fait ces deux dernières années est beaucoup plus dur qu’une élection présidentielle.

Votre candidature, voire votre élection, ne représenterait-elle pas une revanche sur l'ancien président déchu Ben Ali ?

Le terme revanche est presque exclu de notre vocabulaire en Tunisie. Je crois que le pays essaie de tourner la page. On parle beaucoup de réconciliation nationale. Il faut construire cette réconciliation pierre par pierre. Il y a eu la loi sur la justice transitionnelle. Il y a eu la mise en place d’une Commission « Vérité et Dignité ». Sa présidente (Sihem Ben Sedrine) a été élue, le 17 juin.

Le travail de cette instance Vérité et Dignité doit englober non seulement l'ère Ben Ali mais aussi celle de Habib Bourguiba. La tâche n’est-elle énorme ?

Si on veut la réconciliation nationale, il n’y a aucune raison de faire une discrimination entre les gens qui ont été victimes de répression dans les années 60 et ceux qui ont été réprimés dans les années 90. Je ne vois pas pourquoi on viendrait décréter arbitrairement que tout cela n’a commencé qu’en 1987 parce que Ben Ali a fait un coup d’Etat et on épargne la période Bourguiba. J’étais destourien quand j’étais jeune. Alors je ne vois pas pourquoi nous passerons cette période pour pertes et profits. La réconciliation ne veut pas dire sanction. Elle veut dire vérité. J’aurais été un homme heureux si ceux qui étaient au pouvoir sous Ben Ali étaient venus devant l’opinion publique s’expliquer, dire ce qu’ils ont fait, dans quel contexte et sous quelle pression. La question n’est pas de demander pardon mais au moins qu’ils disent leurs erreurs. Malheureusement, il n’y a pas eu cela.

Lors de la visite du Roi Mohammed VI en Tunisie, vous avez demandé à bénéficier de l'expérience marocaine en matière de justice transitionnelle?

L’expérience marocaine en matière de justice transitionnelle nous inspire positivement. Nous avons une idée de cette expérience. Dans les mois à venir, il y aura sûrement des échanges sur cette question. Des Tunisiens ont participé à l’expérience marocaine et en ont tiré une grande satisfaction.

Dans le domaine économique, peut-on parler d’une amélioration ?

La question économique nécessite un traitement à moyen et à long terme. Après la révolution et la fuite de Ben Ali, nous avons eu une année calamiteuse en termes d’économie, d’insécurité, d’instabilité et de baisse de tourisme. La seule lumière était l’organisation des élections en 2011. Début 2013, il y a un redémarrage de l’économie et une amélioration de la situation sécuritaire. Aujourd’hui, on peut dire que la situation est maitrisée. Il y a une très bonne coordination entre les différents services chargés de la sécurité. La question qui reste est sociale. Il y a beaucoup d’attentes qui n’ont pas encore trouvé de réponses concrètes et nécessaires. Le chômage des jeunes notamment, le déficit budgétaire, la question de compensation. Toutes ces questions représentent un véritable chantier.

Qu’en est-il des incidences du chaos libyen sur la Tunisie ?

Vous parlez de l’origine du mal. Car au moment où la Tunisie vivait sa transition, la Libye est rentrée dans une zone de turbulences et d’instabilité. Les Tunisiens n’y sont pour rien. Ils subissent le contrecoup des évènements en Libye. Beaucoup de frères libyens sont chez nous en très grand nombre. Près de deux millions. Ils sont bien accueillis. Ils ne sont pas considérés comme des réfugiés au point que nous considérions que l’affaire libyenne est une affaire intérieure ou presque. Il y a beaucoup de va-et-vient dans les zones frontalières. On a établi une zone démilitarisé d’une largeur de 15 KM avec des éléments de la garde nationale, l’armée et les douaniers. Mais la frontière fait près de 500 km et nécessite beaucoup de moyens.


Lundi 23 Juin 2014 - 17:57