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Maroc: la double peine d’Amina


Jeudi 19 Avril 2012 modifié le Jeudi 19 Avril 2012 - 08:47




Maroc: la double peine d’Amina
Violée puis forcée d’épouser son agresseur pour sauver l’honneur de sa famille, une jeune fille de 16 ans s’est donné la mort en mars. Un drame qui relance le débat sur la condition de la femme dans la société marocaine.

Foulard bleu sur la tête, le tissu traditionnel du Rif (rayé rouge et blanc) autour des hanches, Zohra ouvre la porte d’un salon aux murs peints en rose. Elle habite le hameau poussiéreux de Krimda, un amas de maisons sans eau courante en contrebas de la nationale qui mène à Tanger. Elle nous attendait. Pour parler encore et encore de sa fille, Amina Filali, morte à 16 ans. Peut-être violée, sans doute battue, en tout cas contrainte de se marier un an auparavant. Le 10 mars, Amina a fini par se suicider en ingurgitant de la mort-aux-rats.

Ce drame sordide a ébranlé le Maroc, choqué de découvrir une réalité rarement évoquée dans les médias : celle de mœurs très conservatrices qui provoquent quotidiennement des tragédies. Depuis, Zohra, la mère d’Amina, ne cesse de raconter la même histoire. Comme pour mieux répondre aux attaques et aux différentes versions qui circulent sur cette affaire.

Un code pénal datant de 1962

Le mari d’Amina, Mustapha, de dix ans son aîné, conteste en effet avoir violé et battu la jeune femme. Leur relation était consentie, assure-t-il. Une ligne de défense qui provoque la colère et les sanglots de Zohra. Sa fille manquait l’école, raconte-t-elle. Partie à sa recherche, elle dit l’avoir surprise avec un homme, Mustapha. Un certificat de perte de virginité à l’appui, elle a exigé qu’il épouse sa fille en décembre dernier et obtenu du juge une dérogation pour autoriser le mariage d’Amina, alors mineure. Malgré le viol présumé. «La marier, c’était la seule solution, martèle-t-elle. Ma fille n’était plus vierge, personne n’allait l’épouser. Elle était perdue, elle n’avait plus le choix !»

Amina aurait-elle dû avoir le choix ? Sa mort a rouvert un débat à vif sur la condition de la femme au Maroc. Les associations féministes, qui demandent depuis des années la réforme du code pénal datant de 1962, redonnent de la voix. Elles exigent, entre autres, l’abrogation de l’article 475 qui permet «l’arrangement» dont Amina a été victime. Ce dernier punit le détournement de mineur d’une peine de une à cinq années de prison et d’une amende de 200 à 500 dirhams (18 à 45 euros). Sauf dans un cas : «Lorsqu’une mineure nubile ainsi enlevée ou détournée a épousé son ravisseur, celui-ci ne peut être poursuivi que sur la plainte des personnes ayant qualité pour demander l’annulation du mariage et ne peut être condamné qu’après que cette annulation du mariage a été prononcée.» En clair, cette brèche juridique permet au violeur d’une femme mineure d’échapper à des poursuites s’il épouse sa victime.

Des familles, comme celle d’Amina, ont recours à cette pratique pour éviter «le déshonneur» et «la honte» de la perte de virginité. Combien ? Le nombre de mariages des moins de 18 ans, interdits depuis 2004 sauf en cas de dérogation du juge, n’a cessé d’augmenter pour atteindre les 41 000 en 2010. Soit une hausse de 23% par rapport à 2009.

Le suicide d’Amina a suscité une vague de réactions sans précédent : un compte Twitter, #RIPAmina («repose en paix Amina»)a drainé des milliers de messages à travers le monde et une pétition en ligne, «Avaaz-RIP Amina», a déjà rassemblé plus de 770 000 signatures. En revanche, les deux manifestations organisées au Maroc en mémoire d’Amina ont été peu suivies : entre 200 et 400 personnes seulement s’y sont déplacées.

Du côté du gouvernement, la seule femme ministre, chargée de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement social, a certes reconnu que l’article 475 «[méritait] un débat». Mais Bassima Hakkaoui, membre du parti islamiste modéré au pouvoir (PJD), a déçu les partisans d’une réforme radicale du code pénal. Selon elle, cet article «ne risque pas d’être abrogé du jour au lendemain sous la pression de l’opinion publique internationale». Et d’ajouter qu’«on ne peut pas imposer une loi [à la société] au risque de favoriser d’autres problèmes sociaux». La ministre va jusqu’à considérer que «parfois le mariage de la violée à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice». A ses yeux, réparer le préjudice du «déshonneur» est donc bien plus important que celui du viol.

Ces propos, la présidente de la Fédération de la ligue démocratique pour les droits de la femme, Fouzia Assouli, les juge proprement «scandaleux». «Peu importe que la ministre soit membre d’un parti islamiste conservateur. Aujourd’hui, elle est dans un gouvernement censé appliquer la Constitution, qui proclame l’égalité entre l’homme et la femme, s’exclame la féministe. Le problème, c’est que l’ensemble du code pénal considère le viol non comme une atteinte à l’intégrité physique et morale de la personne, mais comme une atteinte aux mœurs et à la famille. C’est cette philosophie qui doit être changée.»

Dans ce débat, deux composantes de la société marocaine s’affrontent. Pour la première, les droits de l’individu priment sur ceux de la communauté, et le mariage d’une femme mineure ne peut être justifié sous aucun prétexte. La seconde est attachée à un ordre patriarcal où la morale doit être préservée à tout prix, même au détriment de l’individu.

«Trop facile de se procurer de la mort-aux-rats»

A Krimda, à 180 kilomètres de cette tempête qui secoue la capitale, Rabat, les femmes savent qu’il faudra bien plus que le suicide d’Amina Filali pour bouleverser cet ordre patriarcal bien ancré. Dans ce hameau, quatre femmes auraient tenté de se supprimer avec de la mort-aux-rats en un an. La dernière est morte il y a quatre mois. Elle était enceinte de jumeaux nés d’un viol. Une autre aurait essayé de se tuer car elle attendait un enfant sans être mariée.«Cette mort-aux-rats ne coûte rien, elle est trop facile à se procurer», confient les femmes de Krimda pour expliquer la multiplication de ces gestes désespérés.

Dans le salon exigu de Zohra, des voisines sont peu à peu venues s’installer sur les banquettes à ses côtés. Toutes s’accordent sur un point, que résume Khadija, 66 ans, le visage bienveillant strié de rides : «Les hommes ont tous les droits.»Amina l’a vécu dans sa chair. Selon sa mère et sa sœur, elle était régulièrement battue par son mari. Mais le rapport d’autopsie ne fait état d’aucune trace de violence sur le corps de la jeune femme, relatent les médias locaux. Selon sa mère, l’adolescente aurait pourtant été jusqu’à se rendre au poste de police du village pour porter plainte : «[Les policiers] l’ont renvoyée chez elle en exigeant qu’elle fasse d’abord établir un certificat médical à Larache [situé à une quinzaine de kilomètres de là].» Au commissariat, aucune trace de plainte. «Ce n’est pas légal ! Même sans certificat, la police aurait dû enregistrer sa déclaration, souligne Asmaa Albaghdadi, la présidente de Mains solidaires, une association d’écoute de femmes victimes de violences, à Larache. Mais c’est très souvent comme ça que ça se passe.»

Lancer une procédure judiciaire pour violence conjugale est une tâche encore plus compliquée. Il faut présenter un certificat médical de plus de vingt et un jours d’incapacité et trouver des témoins. «Une fois, j’ai accompagné une femme qui avait porté plainte contre son mari chez le juge, raconte Zakia Albaghdadi, de Mains solidaires. La première question a été : "Mais qu’as-tu fait pour que ton mari te batte ?" Au Maroc, c’est toujours la victime qui est coupable aux yeux de la société.» «La plupart préfèrent se taire et serrer les dents» , renchérit Touria Husseina, écoutante à l’association Mains solidaires.

C’est d’ailleurs ce que la mère d’Amina a conseillé à sa fille jusqu’au bout. «C’est normal d’être battue par son mari, assure sans ciller Khadija, la grand-mère d’Amina, un hijab blanc sur ses cheveux grisonnants. Ça permet d’éduquer la femme et de faire la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Moi, maintenant, je sais, et il ne me frappe presque plus.»

«Porter plainte ne sert à rien»

Dans le petit salon où huit femmes se sont installées, la discussion s’anime. Chouâa, 39 ans, n’est pas d’accord. Elle est la seconde épouse du père de la jeune Amina. Alors que la polygamie est soumise à l’autorisation de la première femme et à une dérogation du juge depuis 2004, censées la rendre impossible, Lahcen, le père d’Amina, n’a eu aucune difficulté à prendre une seconde épouse. C’était en 2005. «Il avait un certificat médical affirmant que sa première femme était malade, c’est pour ça que j’ai accepté», se justifie Chouâa. En réalité, sa première femme avait simplement dépassé la quarantaine.

Chouâa a eu trois enfants avec son mari, sans emploi et déjà père de quatre autres. Elle aussi est battue régulièrement. En signe de révolte, elle se réfugie chez sa mère avec ses enfants, mais son mari finit toujours par la convaincre de revenir. Porter plainte pour violence conjugale ? «Jamais de la vie : je n’ai aucune garantie qu’à mon retour à la maison, ça ne sera pas pire. Soit je prends une décision définitive comme le divorce, soit je ne fais rien. Porter plainte ne sert à rien», conclut la jeune femme aux traits tirés.

Au Maroc, depuis 2006, une plateforme d’associations réclame l’instauration d’une loi spécifique afin de lutter contre la violence conjugale et de créer des centres d’hébergement pour aider les victimes. Malgré les promesses en ce sens, le projet de loi a disparu dans un tiroir du ministère de la Justice. «Les femmes se confient plus facilement qu’avant, mais très peu portent plainte», analyse Touria Husseina, de Mains solidaires. En 2011, celle-ci a reçu plus de 400 femmes battues dans ses locaux à Larache. «C’est à cause de l’éducation, de la société : les problèmes doivent rester secrets. Surtout quand il s’agit de violences sexuelles. Les femmes ne peuvent pas en parler, c’est tabou, c’est honteux», poursuit Touria.

Dans les locaux de la Fédération de la ligue démocratique pour les droits de la femme, au centre de Casablanca, le téléphone sonne plus souvent. «Le suicide d’Amina a libéré la parole», explique sa présidente, Fouzia Assouli. En deux jours, pas moins de huit femmes sont venues demander de l’aide afin de porter plainte pour viol. «Le 27 mars, une fille de 14 ans a été violée à Rabat, et sa famille a décidé de porter plainte, indique Fouzia, la tête plongée dans ses dossiers Aujourd’hui même, j’ai reçu une fille de 15 ans et une autre de 19 ans, toutes deux séquestrées et violées. Changer la loi est une urgence.»

Jeudi 19 Avril 2012 - 08:43

Libération




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