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Les quatre vérités de l’affaire DSK


Mercredi 6 Juillet 2011 modifié le Mercredi 6 Juillet 2011 - 01:20




Les quatre vérités de l’affaire DSK
Pour la suite, on ne sait pas encore. Il est trop tôt pour dire si Dominique Strauss-Kahn a maintenant la force d’affronter une campagne présidentielle, si un homme aussi exposé qu’il l’a été peut encore être candidat sans que trop d’électeurs ne pensent à sa vie privée plutôt qu’à ses propositions et si une vie d’homme public peut toujours le tenter alors qu’il vient d’en éprouver la violence. Il faudra du temps pour le savoir mais il y a, d’ores et déjà, quatre enseignements à tirer de ce feuilleton dont les cinq continents auront fait leurs délices.

Le premier est qu’il y a peu de choses aussi perverses qu’un système judiciaire dans lequel les procureurs sont élus. Les Etats-Unis estiment qu’on ne peut pas faire plus démocratique car on s’assurerait ainsi que la politique pénale répond bien aux désirs des citoyens au nom desquels les jugements sont rendus, mais la justice n’est précisément pas affaire d’opinion, fût-elle publique. C’est sur des principes et des règles de droit qu’elle doit s’appuyer et non pas sur un sentiment populaire, inévitablement empreint de préjugés, toujours variable et tendant à désigner un coupable qui l’est forcément puisque trop pauvre, trop riche, trop étranger ou trop éloigné des convenances pour ne pas l’être. Dès lors qu’un procureur est élu, il doit épouser ces préjugés pour être réélu, se faire Zorro pour pouvoir mieux briguer d’autres postes encore plus élevés, et c’est ce qui est arrivé au procureur Vance, brillant fils de famille taraudé par des ambitions présidentielles comme d’autres le sont par d’autres addictions.

Le deuxième enseignement de cette affaire est qu’il est toujours dangereux de plaquer des débats généraux sur un cas judiciaire par définition singulier. Il est nécessaire de débattre du nombre et de la gravité des violences faites aux femmes, du harcèlement sexuel et du droit de cuissage que des hommes continuent à s’attribuer en profitant de leur place dans une hiérarchie. Il est légitime de saisir chaque occasion de dénoncer ces réalités inacceptables mais, de là à oublier l’examen dépassionné des faits quand un homme donné est accusé de viol, de là à faire passer une cause avant la vérité, il y a un pas à ne pas franchir, sauf à tomber dans cette sorte de justice pour l’exemple que les généraux pratiquaient dans les tranchées de 14-18.

Le troisième enseignement à retenir de cet emballement international est que la précision du langage est indispensable à la clarté des esprits. Si chacun, journalistes en tête, s’en était tenu à dire qu’il y avait là un «accusé» et une «plaignante» et que l’un et l’autre avaient tout autant droit à être cru, on n’en serait pas arrivé à confondre l’émotion militante et le code pénal, à opposer la compassion pour la «présumée victime» à ce principe fondamental, garant des libertés et en l’occurrence très oublié, qu’est la présomption d’innocence. Bien des gens présumés respectables s’honoreraient aujourd’hui à faire leur autocritique mais reste à affirmer, non moins fondamental, un quatrième enseignement de ce déraillement de la Raison.

Il n’est pas vrai que la presse française ait jusqu’à maintenant fait fausse route en respectant le droit des élus à une vie privée. Autant la presse se doit - ou se devrait - d’être implacable sur les erreurs ou mensonges politiques d’un dirigeant, autant elle doit dénoncer ses complaisances de milieu social, ses conflits d’intérêts, son éventuelle corruption et tout ce qui serait, chez lui, contraire au bien public, autant elle n’a pas à tenir le compte d’infidélités conjugales qui ne regardent que lui et la personne partageant sa vie. Non seulement un journaliste n’a aucun titre à se proclamer gardien d’on ne sait quelle vertu sexuelle mais, tant que leur sexualité ne nuit pas aux autres et ne tombe sous le coup de la loi, ce n’est pas en fonction d’elle que se juge un homme ou une femme politique, pas plus que n’importe quel individu d’ailleurs.

Churchill et Roosevelt ont sauvé le monde du nazisme mais, à l’aune des avocats de la «transparence», ni l’un ni l’autre n’auraient même été en situation de le faire puisque ni l’un ni l’autre n’étaient sexuellement irréprochables - contrairement à Hitler dont personne n’aurait pu dévoiler la moindre liaison puisqu’il n’en avait pas. Même élue, toute personne a droit à son intimité. Même compulsif, tout dragueur n’est pas un violeur en puissance et il serait consternant que la presse européenne emboîte le pas à la presse anglo-saxonne, celle qui avait failli détruire Bill Clinton après avoir détruit Gary Hart au nom d’un droit à savoir, à tout savoir de chacun, qui n’est qu’un retour à l’inquisition puritaine.
Mercredi 6 Juillet 2011 - 01:17

Bernard Guetta (Libération)




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