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Le péril de l’islam politique aux portes du pouvoir algérien


Samedi 24 Novembre 2012 modifié le Samedi 24 Novembre 2012 - 20:57

De toute évidence, si les données actuelles de l’impasse politique restent dans l’état, avec ou sans implosion du pouvoir, par un soulèvement populaire, on s’achemine tout droit vers un État islamique fondé sur la charia, qui ne laissera aucune expression possible sur la scène politique aux forces démocratiques.




L’arrêt du processus électoral en 1991 et l’interdiction du FIS qui s’en est suivie ont provoqué un sentiment profond d’injustice et d’illégitimité du pouvoir chez les sympathisants de ce parti. L’enlisement du bras de fer engagé par ses militants contre le pouvoir, la société civile et les intellectuels opposés à son idéologie, qui a débouché sur une décennie de guerre civile meurtrière et destructrice, avait amené Bouteflika à adopter une stratégie de compromis pour mettre fin à cette tragédie. D’une part, pour restaurer la paix civile, d’autre part, pour neutraliser radicalement cette opposition, qui lui disputait le pouvoir. Dans sa volonté de dénier au FIS de revenir sur la scène politique, le pouvoir avait opté pour la réhabilitation de ses militants individuellement, afin de provoquer son implosion. Pour cela, il fallait normaliser leur réintégration dans la société sous couvert de la loi dite "loi sur la concorde civile" du 13 juillet 1999. Beaucoup de ces militants ont accepté ce deal, en ayant été réintégrés dans les circuits économiques et commerciaux pour faciliter leur recyclage. Ils ont bénéficié d’un accès privilégié à la rente, en venant grossir une bourgeoisie compradore investie dans l’import et ses réseaux de corruption, contrôlés et manipulés par le pouvoir.

Cependant, le noyau dur de l’ex-FIS, composé de militants radicaux, dont l’objectif est la prise du pouvoir sans partage avec l’autorité militaire et l’instauration de la charia, ont rejeté en bloc ce compromis. À tel point, qu’aucun aménagement politique ne pourrait venir satisfaire leur revendication et cicatriser la frustration engendrée par la confiscation de "leur victoire électorale". Leur fixation sur la réparation de cette injustice par la réhabilitation du parti et la consommation de leur victoire les a poussés à l’exil pour la plupart d’entre eux, pour se restructurer et continuer leur combat dans la clandestinité ou dans le meilleur des cas sous des enseignes maquillées.

Ce que l’on a coutume d’appeler "les résidus du terrorisme" ne sont pas moins que la nébuleuse de son bras armé ayant refusé de déposer les armes après la loi dite de "concorde civile", et qui continue à mener des opérations de harcèlement contre les forces de sécurité et prendre en otage la paix civile. Ils sont constamment renforcés par de nouvelles recrues, soutenus, financés et alimentés en armes par les partisans de la guerre d’usure contre le pouvoir. Ils conçoivent la lutte armée comme une pression permanente sur le pouvoir, appuyant une activité politique clandestine et syndicale maquillée pour une propagande visant à la sensibilisation et à la mobilisation pacifique de la population pouvant leur permettre à terme de s’emparer du pouvoir. Dans la poursuite de ce bras de fer, réduit à une guerre des nerfs, le pouvoir n’hésite pas à instrumentaliser ce "résidu du terrorisme" dans une stratégie de la tension, comme autrefois pendant la décennie noire, par sa manipulation, notamment en Kabylie, par la stigmatisation de sa population dans le but de neutraliser ce foyer de résistance, de fragmenter et affaiblir l’opposition politique démocrate.

Avec l’avènement des "révolutions arabes" et la victoire de l’islam politique, notamment, en Tunisie, en Libye et en Égypte, le bras de fer des islamistes radicaux algériens avec le pouvoir a connu un second souffle en redoublant d’ardeur. Encouragés par l’exemple des islamistes ayant pris le pouvoir dans la foulée du "printemps arabe", ils changèrent de stratégie, en avançant masqués, sans laisser transparaître leurs intentions. Ils tentent d’infiltrer tous les mouvements en rupture avec le système de pouvoir, en dissimulant leur idéologie et leur projet de société islamique. Ils commencèrent à s’organiser très tôt, bien avant le déclenchement du « printemps arabe ». Leurs structures déjà existantes, dont les principales sont Rachad TV, le FCN et son journal en ligne (le Quotidien d’Algérie), Radio Kalima Algérie et son journal en ligne (Kalima.dz), l’association de défense des droits de l’homme Karama basée à Genève, vont se démultiplier par la création de nouvelles structures. Parmi elles, les chaînes Al Magharibia TV et Al ‘Asr TV, les associations MJIC, Tous pour l’Algérie, l’ODH et une multitude d’associations et de syndicats autonomes, qui dissimulent sournoisement leur appartenance à l’islam politique à coups de communiqués et de fausses déclarations pour tromper l’opinion. Leur offensive les mènera à tenter d’infiltrer toute association susceptible d’être manipulée par leur idéologie. Parmi elles des associations de la société civile, des associations de défense des droits de l’homme, des syndicats autonomes, des mouvements étudiants, etc., pour inciter la population au soulèvement pacifique, et récupérer à leur profit la révolution populaire, qu’ils espèrent ainsi déclencher. La relation entre beaucoup de militants des droits de l'homme et la nébuleuse de l'ex-FIS est la plus forte et la plus transparente. Si à Tizi-Ouzou, cette association est totalement impossible, du fait que les militants kabyles sont authentiquement démocrates et pour la plupart d’entre eux sont laïcs, il en va autrement pour les militants d’Alger et des autres Wilayas. "C’est choquant de voir des ex-militants de l'AIS et généralement de l’ex-FIS manifester et se mêler avec les militants des droits de l'homme, en venant en force aux rassemblements, et qui entretiennent de bonnes relations et une bonne entente avec eux", affirme un militant de Tizi-Ouzou. La preuve est qu’il y a eu une grande mobilisation de beaucoup de militants des droits de l’homme, pour soutenir Mourad Dhina, après son arrestation en France. Pourtant, cet ex cadre du FIS, est considéré comme complice d’assassinats d’intellectuels et de massacres d’innocents Algériens pendant la décennie noire, pour avoir refusé de les condamner publiquement. "Beaucoup de militants l'ont, d’ailleurs présenté à cette occasion comme le petit ange ou le grand militant des droits de l'homme !", affirme encore ce militant de Tizi-Ouzou.

Leur conception des droits de l’homme se résume finalement à la dénonciation de la répression des militants qui résistent au pouvoir, pour l’instauration d’une "démocratie" compatible avec leur idéologie obscurantiste. Accessoirement, leur militantisme est orienté au soutien de la population victime de l’arbitraire de l’administration et des services de sécurité, pour en faire un tremplin à leur propagande, sans trop s’engager dans le soutien des victimes de la répression des libertés de conscience. Pour arriver à leur but, ils n’hésitent pas à instrumentaliser à outrance la popularité du syndicaliste Yacine Zaïid, récemment arrêté par les services et libéré après une forte mobilisation de ces mêmes militants. Il fut invité par l’association Tous pour l’Algérie, pour donner une conférence à Paris après sa libération, pour faire de la propagande à leur mouvement, en mobilisant à l’occasion des militants de diverses structures, dont Rachad, le FCN, et beaucoup de blogueurs populaires de tendance islamiste. Il animera ensuite un débat télévisé sur la chaîne Rachad TV, toujours pour les besoins de la propagande où l’accent a été principalement mis sur les stratégies de mobilisation pour un éventuel soulèvement populaire.

De son côté, pour contrer cette offensive de l’islam politique radical, le pouvoir va mettre en place une propagande pour la promotion de l’islam, en mettant en valeur les dogmes de l’idéologie religieuse - par des investissements démesurés (mosquée d’Alger et celle en projet d’Hassi messaoud), des réformes institutionnelles (l’institution d’un clergé sous le commandement du ministère des affaires religieuses, pour le contrôle de la propagande religieuse), et juridiques (par l’adoption d’une série de lois renforçant la répression des libertés de conscience) et même par la création d’une chaîne de télévision consacrée exclusivement au Coran, en plus de l’appel à la prière diffusé cinq fois par jour sur tous les médias audio-visuels publics - pour le but de leur disputer la manipulation de l’opinion populaire et la gagner à leur profit. Et pour contrer leur offensive sur le plan strictement politique, le pouvoir n’a pas hésité à faire participer au gouvernement le parti de Soltani et des personnalités d’autres partis islamistes.

Devant la pression permanente de l’islam politique sur le pouvoir, sa stratégie se résume à une fuite en avant, caractérisée par des concessions de plus en plus importantes à l’idéologie religieuse, pour le but de priver le courant islamiste, qui lui dispute le pouvoir, du monopole sur cette idéologie. Il se pourrait même qu’il aille vers une réévaluation plus importante encore de son compromis avec l’idéologie religieuse dans la révision de la constitution qui se profile.

Rien n’est rassurant pour autant. Car, ce compromis s’avère être insuffisant devant la demande pressante de démocratie par la société, dont elle dénonce la démocratie de façade instituée par le pouvoir, pour maintenir une relative stabilité de la société et faire durer le statu quo. La dénonciation va aussi à l’encontre de l’injustice sociale et les dérives d’une bourgeoisie d’État investie dans des réseaux de corruption, contrôlés et manipulés par le pouvoir. Devant le constat de la rupture béante entre le pouvoir et la population et ses révoltes chroniques de mécontentement font craindre une probable implosion de la société par un soulèvement généralisé, dont les signes ne cessent de se manifester avec évidence à chaque occasion de contestation populaire.

De toute évidence, si les données actuelles de l’impasse politique restent dans l’état, avec ou sans implosion du pouvoir, par un soulèvement populaire, on s’achemine tout droit vers un État islamique fondé sur la charia, qui ne laissera aucune expression possible sur la scène politique aux forces démocratiques. Car, en cas de révolution populaire, c’est l’idéologie la mieux organisée et la mieux préparée qui s’emparera du pouvoir, et celle-ci ne peut être que l’idéologie islamiste, radicale et «modérée» confondues, car, c’est la seule qui est organisée et qui est capable de constituer un pôle majoritaire.

Devant ce péril islamiste, qui est aux portes du pouvoir, il reste l’hypothèse d’un rassemblement des démocrates, modernistes, progressistes et laïcs autour d’un pôle d’opposition, pour empêcher cette fatidique domination de l’islam sur le champs politique. Pour peu qu’ils prennent conscience de l’existence d’un adversaire commun, susceptible de mettre en danger le projet de démocratisation, de sécularisation de la société et d’hypothéquer les libertés fondamentales et de dépasser leurs divisions et leurs querelles de leaderships stériles et improductives.

Youcef Benzatat

Samedi 24 Novembre 2012 - 20:52

Source Le Matin DZ




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