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Latifa Ibn Ziaten, un combat pour la paix


Lundi 14 Janvier 2013 modifié le Lundi 14 Janvier 2013 - 11:04

La mère d'Imad, l'un des militaires français tués par Mohamed Merah, a créé une association « pour la jeunesse et pour la paix ». Dans les banlieues et les écoles – peut-être demain dans les prisons–, elle cherche à convaincre les jeunes de ne pas tomber dans le piège du terrorisme




Latifa Ibn Ziaten, un combat pour la paix
Quand Latifa Ibn Ziaten parle du deuxième de ses cinq enfants, Imad, elle ne dit pas seulement « mon fils » . Elle dit aussi « ma chair », « mon bébé », « mon ami ». « Je n'ai pas fini mon deuil, explique-t-elle. C'est dur, j'attends. Je ne dis pas que je vais tourner la page. Quand on perd son enfant, on ne tourne pas la page. On ne peut pas l'oublier. Imad sera toujours dans mon coeur. » Le 11 mars 2012, Imad Ibn Ziaten, âgé de 30 ans, a été la première victime de Mohamed Merah. Le terroriste toulousain avait attiré ce parachutiste basé à Francazal (Haute-Garonne) dans un guet-apens, en lui proposant de racheter sa moto.
Fin novembre, le maréchal des logis chef a été officiellement déclaré « mort pour le service de la Nation » . Dans l'idéal, sa mère aurait préféré « mort pour la France », mais cela n'était juridiquement pas possible : elle se satisfait de la formule finalement trouvée. « Je suis contente de l'honneur fait à mon fils. Je remercie du fond du cœur le président de la République. Imad était un soldat qui servait la France. Il est mort parce qu'il était militaire. Il n'aurait pas été soldat, il serait là. Il est mort avec tout son honneur, toute sa fierté. Il n'a pas voulu s'allonger. Il n'a pas supplié. Il a dit : “Tire, je suis un soldat.” C'est quelque chose que je ne pourrai jamais oublier. C'est pour cela que je reste debout. Pour lui, pour ce courage qu'il a eu, je n'ai pas le droit de rester assise. »
Pour « ne pas rester assise » et « voir grandir » son fils d'une autre manière, Latifa Ibn Ziaten a créé l'association « Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix ». Elle quitte régulièrement sa maison de Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime) et son mari retraité de la SNCF pour prendre la parole, un peu partout en France. Longtemps employée dans les cantines des écoles primaires de Rouen, elle veut désormais aller à la rencontre de jeunes des cités et des banlieues, pour essayer d'éviter qu'un nouveau Merah ne surgisse, pour éviter qu'une autre mère ne souffre comme elle. Sans haine : « Au début, je ne vais pas le cacher, quand on tue votre fils, vous avez de la haine, de la colère, tout vous passe par la tête. Mais je n'ai plus de haine. Il faut aider ces jeunes. La haine contre la haine, cela ne donne pas grand-chose, cela fait encore de la haine. »
Ce jour-là, Latifa Ibn Ziaten est de passage à Paris, où elle travaille à un livre à paraître en mars chez Flammarion, Mort pour la France , après un séjour à Toulouse et Montpellier. « J'essaye d'avoir le plus de contacts possibles, pour passer mon message , poursuit-elle. C'est un message de paix, que l'on peut donner à tous, les jeunes et les enfants, pour qu'ils ne tombent pas dans le piège où est tombé Merah. J'essaye de les comprendre, de les entendre, surtout. On ne les entend pas assez, on ne leur laisse pas la chance de se faire entendre. Quand on les entend parler de leur parcours et de leur jeunesse, on comprend leur malaise. C'est pour ça qu'il faut qu'il y ait des gens, beaucoup de gens, pour parler avec eux et leur montrer le bon chemin à prendre. »
Si l'association a été créée dès le mois d'avril 2012, l'idée de ces rencontres est née au mois de mai, à Toulouse. La mère endeuillée s'était rendue sur le lieu même de la mort de son fils : « Là, cela m'est venu d'un coup, je devais savoir où Merah avait grandi, comment il avait été élevé, pourquoi il est devenu comme ça. » Elle est donc allée à la cité des Izards, elle est tombée sur un petit groupe qui parlait du terroriste comme d'un héros. « Leur réaction m'a beaucoup choquée, mais j'ai gardé mon calme pour les écouter, reprend-elle. Quand je me suis présentée, il y a eu un changement chez ces jeunes. Là, j'ai compris qu'il y avait urgence à agir. Il faut faire passer le message aux parents : l'éducation, c'est très important, c'est la base. Quand on éduque mieux nos enfants, on peut réussir. On n'en fera pas tous des profs ou des médecins, mais des jeunes citoyens qui respectent ce pays, qui sont bien dans leur peau et qui avancent dans la vie. »
C'est en tout cas comme cela que Latifa Ibn Ziaten a éduqué ses cinq enfants, dont le plus jeune a 20 ans. Dans le respect. Elle raconte une vie familiale simple. Le sport, les chambres rangées, le partage des tâches domestiques, les repas tous ensemble, les heures de coucher et de lever régulières… Et les devoirs. Elle qui n'avait pas fait d'études tenait à faire systématiquement réviser les leçons : « Quand on fait un enfant, on doit être responsable. L'enfant ne va pas grandir tout seul, il a besoin de savoir quelle route il va prendre. Les parents sont là pour ça, pour le cadrer. Après, quand il a 20 ans, il fait son choix. J'ai cadré mes enfants. Quand j'ai senti qu'ils étaient capables, je les ai laissés suivre leur chemin. Ils ont choisi, je ne suis jamais intervenue dans leurs choix. La seule chose, c'est que je tenais beaucoup à ce que mes enfants fassent des études. Moi, je n'ai pas eu cette chance, cela m'a beaucoup manqué, je voulais que mes enfants, dans un pays européen comme la France, soient mieux que moi. »
Hatim est devenu professeur de sport, Ikram, la seule fille de la fratrie, travaille comme secrétaire-standardiste, Naoufal est policier Yliasse est dans la communication. Et Imad était militaire. « C'était son choix, il voulait défendre son pays », rappelle la quinquagénaire, qui regrette encore la suppression du service militaire : « Là aussi, on apprenait. J'espère que des hommes politiques qui réfléchissent, reviendront un jour en arrière. » Elle ne croit pas que l'éducation soit une question de moyens, comme lui disent parfois des parents désemparés. « C'est à nous d'éduquer nos enfants, répète-t-elle. Ce n'est pas la société qui va le faire. Ce n'est pas non plus la rue ou l'école. Il y a quelques poignées de jeunes qui posent problème. Et quelques parents qui n'ont pas bien fait leur travail. Si une famille n'y arrive pas, elle doit se renseigner, appeler au secours, mais sûrement pas fermer les yeux. Merah n'a pas eu une vie facile, cela explique bien des choses. C'est une victime. Il a été élevé dans des foyers, il a été dans la rue, en prison, il a touché à la drogue. Ils étaient où, ses parents ? »
Arrivée en France à 17 ans pour retrouver son mari, Latifa Ibn Ziaten a appliqué les préceptes de sa grand-mère qui l'avait élevée après le décès de sa mère : « C'était une femme du tonnerre. À chaque fois que je vois la réussite de mes enfants, je la remercie. » Elle se défend pourtant d'avoir éduqué sa progéniture à la marocaine. « Je les ai élevés dans les deux cultures, corrige-t-elle. J'ai aussi pris des choses en France. Par exemple, chez nous, quand on parle avec quelqu'un de plus âgé, on baisse les yeux, c'est une question de respect. En France, c'est le contraire. On doit le regarder dans les yeux. Moi, je disais à mes enfants: “Pour tout ce qui est contact avec les gens de l'extérieur, il faut toujours regarder en face.” Mais quand on est chez soi, ou en famille, avec un grand-père ou une grand-mère, on le regarde avec amour, mais on baisse les yeux. »
« Le Maroc, c'est un beau pays. Je ne dis pas cela parce que je suis marocaine ! » ajoute Latifa Ibn Ziaten. Pour autant, elle n'en parle pas comme d'un paradis perdu où elle rêverait de vivre. Elle se contente d'y passer ses vacances, deux fois par an. « Ce n'est pas possible de retourner vivre dans un pays quitté à 17 ans pour venir fonder une famille en France. Bien sûr, je n'ai pas perdu mon identité. Je suis née au Maroc, ce sont mes racines. Mais mes enfants sont nés en France, ma famille est ici. C'est ici que j'ai réussi. Je l'assumerai, jusqu'à ma mort. »
Au passage, elle remarque que c'est aussi « cela » le problème de certains jeunes issus de l'immigration : « Ils entendent leurs parents parler de l'Algérie, du Maroc, de la Tunisie, de l'Italie ou de l'Espagne. Certains sont un pied dedans, un pied dehors. Quel chemin vont-ils suivre ? Ils sont perdus. Les parents ne se rendent pas compte du mal qu'ils peuvent faire à leurs enfants en leur disant : “C'est mieux là-bas, tu verras, c'est pas comme en France.” C'est archi-faux. Quand un enfant est né ici, il est français. On ne peut pas l'élever différemment. Sinon, il ne sait pas quel chemin suivre. »
Chez les Ibn Ziaten, on vient de fêter Noël : « On ne peut pas voir toutes ces lumières, toutes ces couleurs et ne rien avoir chez soi. Sinon, l'enfant ne comprendra pas. Avec mes enfants, je faisais le sapin, on faisait le repas ensemble, je faisais les cadeaux, c'était la joie. Quand on vit dans un pays, n'importe quel pays, on doit en respecter les règles et vivre comme les autres. » De la même manière, cette musulmane pratiquante parle d'un islam qui relève de la sphère privée. « Je pratique, mais c'est pour moi, ce n'est pas pour montrer aux gens. L'islam, ce n'est pas une nationalité. » Et si elle porte actuellement un foulard couvrant ses cheveux, c'est en signe de deuil.
Ces messages, Latifa Ibn Ziaten souhaite les faire passer en prison aussi. Elle espère une réponse positive de l'administration pénitentiaire. « C'est compliqué d'entrer en prison, pourtant, c'est nécessaire. Beaucoup de jeunes, malheureusement, en sortent avec une barbe. Cela fait peur. » L'Éducation nationale, elle, lui a déjà permis d'intervenir dans des collèges et des lycées, notamment à Toulouse. « Une fois, un élève m'a dit : “Madame, je suis chrétien et je vous vois comme une sainte.” Il pleurait. ç a vous enrichit d'entendre cela, cela vous donne encore plus de confiance. Je vais essayer de donner toute ma force et tout mon courage pour qu'il n'y ait pas un autre Merah, c'est le but. »



CHARRIER Pascal

Repères. Les dates

1960 Naissance au Maroc, dans la région de Tétouan.
1977 Arrivée en France pour y rejoindre son mari.
1979 Naissance de son premier enfant, Hatim, qui sera suivi d'Imad en 1981, Ikram en 1984, Naoufal en 1989 et Yliasse en 1992.
11 mars 2012 Imad Ibn Ziaten est tué à Toulouse par Mohamed Merah, qui lui avait donné rendez-vous pour acheter sa moto. Deux autres militaires, Abdel Chennouf et Mohamed Legouad, un professeur à l'école juive Ozar-Hatorah, Jonathan Sandler, ses deux fils Arieh, 5 ans, et Gabriel 4 ans, ainsi que Myriam Monsonego, 7 ans, seront ensuite assassinés par le terroriste.
20 avril 2012 Création de l'association « Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix ».
27 novembre 2012 Imad Ibn Ziaten, Abdel Chennouf et Mohamed Legouad sont déclarés « morts pour le service de la Nation ».

Lundi 14 Janvier 2013 - 10:37

Source LA CROIX




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