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La politique africaine de la France : la vraie fausse rupture de Nicolas Sarkozy


Lundi 31 Mai 2010 modifié le Lundi 31 Mai 2010 - 23:36

En déplacement au Gabon, M. Nicolas Sarkozy affirme, « il n’existe plus de pré carré et je ne le regrette pas, car ce ne serait ni dans l’intérêt de la France, ni dans l’intérêt du Gabon. ». Pourtant, malgré sa volonté de rupture avec les pratiques du passé, le spectre de la Françafrique plane encore.




La politique africaine de la France : la vraie fausse rupture de Nicolas Sarkozy
Lors de la campagne présidentielle de 2007, le candidat Nicolas Sarkozy met en avant sa volonté de rupture en ce qui concerne la Françafrique, cet ensemble de réseaux et de pratiques douteuses établi entre les anciennes colonies françaises et la Métropole, visant à assurer la pérennité des intérêts français. Si dans les faits, ces pratiques semblent aujourd’hui révolues, la politique africaine de la France reste teintée d’une volonté de « relation privilégiée » pour les uns, d’un véritable néocolonialisme latent pour les autres.

Aujourd’hui, c’est au nom des liens d’amitié historique que le Président cherche à maintenir des relations étroites entre Paris et les anciennes colonies françaises, tout en insistant sur la transparence et le partage des intérêts, afin de rompre avec les pratiques mafieuses du passé. De ce point de vue, il y a eu rupture dans les apparences, comme en témoigne le passage de M. Jean-Marie Bockel au Secrétariat d’Etat chargé de la Coopération et de la Francophonie.

En effet, il avait condamné l’utilisation injuste et inéquitable par les pays africains de leur rente pétrolière, les accusant d’entraver le développement de leur propre pays. M. Bockel avait ainsi affirmé le 15 janvier 2008 : « Je vais signer l’acte de décès de la Françafrique. Je veux tourner la page de pratiques d’un autre temps, d’un mode de relation ambigu et complaisant dont certains, ici comme là-bas, tirent profit au détriment de l’intérêt général et du développement.»

Toutefois, ces propos avaient irrité certains chefs d’Etat africains, qui avaient alors menacé la France de se trouver d’autres partenaires commerciaux. Suite à cette crise, M. Bockel a été remercié par M. Sarkozy. Cet épisode témoigne de l’importance que la France accorde aux relations avec ses partenaires africains, des relations profondément stratégiques qui semblent justifier l’attitude indulgente de M. Sarkozy à l’égard des nombreux coups de force intervenus en Afrique ces dernières années.

Le spectre de la Françafrique est donc bel et bien vivant. Sa persistance résulte de la permanence d’intérêts concrets et de pratiques douteuses, de la politique au monde des affaires. Les réseaux d’influence qui lient la France à ses anciennes colonies sont discrets, et donc forcément suspects. Si le propre de la Françafrique consiste en une politique d’approbation et de bienveillance à l’égard de gouvernements dont la légitimité est douteuse en vue d’obtenir des bénéfices sur le plan économique, la rupture promise par M. Sarkozy n’a pas eu lieu. En effet, celui-ci maintient les bonnes relations de la France avec des régimes accusés d’être peu soucieux des droits de l’homme.

Toutefois, d’aucuns reconnaîtront que la politique africaine de la France n’est plus vraiment ce qu’elle était. Maître Robert Bourgi (le conseiller spécial Afrique du Président) n’a pas tort lorsqu’il affirme, lors du voyage présidentiel à Libreville, « M. Sarkozy est réellement l’homme de la rupture. ». En effet, l’héritier naturel de M.Foccart (l’architecte de la Françafrique) doit trouver bien vaines les comparaisons entre pratiques d’hier et d’aujourd’hui. L’intervention de M. Sarkozy au Niger en mars 2009 dans le cadre du contrat d’une valeur de 1,2 milliards d’euros obtenu par Areva ne peut être comparée aux tristes épisodes politico-financiers des années 1980 et 1990 tels que l’Angolagate, l’Affaire Elf ou les « biens mal acquis ». En effet, l’accord passé par Areva prévoit que le gouvernement de Niamey détiendra le tiers de la mine exploitée, devant produire 5000 tonnes d’uranium par an. Comme l’affirme M. Sarkozy, « Au Niger, la France a des intérêts, elle les assume, elle les promeut, mais en toute transparence. ». Telle est la nouvelle forme de coopération que M. Sarkozy cherche à mettre en place.

Même si la réalité n’est pas aussi rose, les réseaux d’intérêts douteux ont aujourd’hui perdu de leur importance, pour de multiples raisons : question de génération, accélération de la mondialisation, multiplication des relations stratégiques multilatérales et donc affaiblissement du lien bilatéral, etc… Mais le facteur déterminant est sans aucun doute la concurrence des chinois en Afrique. La France perd du terrain dans la mesure où le dynamisme chinois est implacable : nantis de réserves colossales, ils investissent énormément (7,8 milliards de dollars en 2008) et pratiquement sans conditions. Ayant pour souci principal la sécurisation de l’approvisionnement en matières premières, ils n’exigent pas de garanties en termes de respect de l’environnement ou des droits de l’homme, ce qui les rend souvent bien plus attractifs que les occidentaux. Le problème, c’est que les chinois ne favorisent pas le développement local : lorsqu’ils lancent des projets de construction, ils viennent avec des travailleurs chinois, ce qui ne crée pas d’emplois dans le pays concerné. Sans cela, les échanges entre la Chine et l’Afrique se chiffreraient à bien plus de 100 milliards de dollars par an.

La politique africaine de la France n’est donc pas complètement dépassée. Aujourd’hui, même si le gouvernement reste complaisant à l’égard des pratiques parfois peu démocratiques de certains régimes africains, la priorité est d’assurer des débouchés et des opportunités de contrat aux fleurons de l’économie française. La rupture promise par M. Sarkozy n’a fait qu’accompagner un déclin, mais un déclin relatif toutefois, car le spectre de la Françafrique semble indépassable.

Dans trois semaines se déroulera le prochain Sommet France-Afrique, réunissant les chefs d’Etat africains et français à Nice, du 24 au 31 mai 2010. Cette rencontre sera l’occasion pour les deux parties de renforcer leurs liens : la France cherchant à maintenir son influence en Afrique, et les africains cherchant à obtenir de la France des engagements en termes d’aide au développement et de coopération. Si la participation du rwandais Paul Kagamé sonne comme une victoire pour ce sommet, on comptera toutefois l’ivoirien Laurent Gbagbo – qui se fera remplacer – parmi les grands absents. Autre nouveauté du Sommet, la participation de grandes entreprises (80 françaises et 150 africaines), ainsi que de groupes syndicalistes, ce qui est de bonne augure pour la coopération économique. De plus, le Sommet de l’Union pour la Méditerranée (UPM) aura lieu peu après, les 6 et 7 juin 2010 à Barcelone. Cette rencontre est fondamentale pour redynamiser l’UPM, que nombreux considèrent déjà comme un échec malgré les grandes potentialités d’une telle organisation.

Ces deux rencontres seront donc cruciales pour les acteurs en présence. Les questions de gouvernance politique et économique entre l’Afrique et l’Europe, et au sein de l’Afrique deviennent de plus en plus difficiles à appréhender et à gérer au fur et à mesure qu’elles sont laissées de côté. Si ces deux Sommets réussissent et débouchent sur des engagements concrets, ils redynamiseront la coopération intra et interrégionale, ce qui ne peut qu’être bénéfique en temps d’incertitude économique. En revanche, l’échec de ces deux sommets reviendrait à maintenir le statu quo, ce qui ne peut être que néfaste, pour l’Europe comme pour l’Afrique.

Lundi 31 Mai 2010 - 23:36

Par Artus Galiay




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