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La démocratie connaît dans les pays arabes une nouvelle jeunesse


Dimanche 10 Avril 2011 modifié le Dimanche 10 Avril 2011 - 23:51




Débat . Que nous apprennent les révolutions arabes ?

Peut-on tirer des leçons d’événements qui se déroulent sous nos yeux ? Certainement pas s’il s’agit de mesurer leur succès ou leur échec et leurs conséquences indirectes. Oui si, comme Kant, pour la Révolution française, on considère que, quelle que soit la suite, il s’est passé quelque chose d’irréversible pour notre vision de l’homme et de l’histoire.

Le même phénomène s’est produit en 1848, en 1968, en 1989. Une traînée de poudre qui se communique d’un pays à l’autre, des peuples, que l’on croyait résignés, se réveillent, s’expriment ou se soulèvent simultanément ou en succession rapide.

Paradoxalement, cette révolte qui se répand dans toute une région a souvent des revendications différentes de pays en pays. Comme en Europe en 1948, la révolution est surtout nationale ici, sociale ailleurs, ou encore dirigée avant tout contre le pouvoir personnel. Les trajectoires peuvent diverger selon les cultures et les structures des différents pays et surtout selon les réactions des pouvoirs en place. La Tunisie et de l’Egypte, dotés d’une armée relativement autonome, d’une jeunesse éduquée, et d’une classe moyenne, sont différents des autres. Il est fort possible que partout ailleurs ce soit la répression ou le chaos qui l’emportent.

Même s’il en était ainsi, si la Tunisie et l’Egypte elles-mêmes devaient connaître des lendemains qui déchantent, le «Dégage !» tunisien, la place Tahrir égyptienne, les manifestations bravant les balles en Syrie auront réfuté de façon éclatante trois stéréotypes dominants : celui du choc des civilisations, du monde arabe privé de politique, et de la stabilité supérieure des régimes autoritaires. Le fanatisme religieux ou identitaire n’apparaît plus comme seul à inspirer des passions fortes. La démocratie, en crise un peu partout, et le «droit de l’hommisme» brocardé par les esprits forts, retrouvent une nouvelle jeunesse quand une foule pacifique risque sa vie autour de slogans comme «Liberté, égalité, dignité». La mondialisation, les migrations, les nouveaux médias, qui provoquent tant de ruptures et de rejets, ont facilité la communication entre jeunes non-violents, issus de cultures différentes.

D’autre part, les autocraties patrimoniales et les capitalismes autoritaires, tant prisés par les gouvernements et les industries occidentaux au nom de l’ordre et de la stabilité, révèlent leur vulnérabilité. Les réactions apeurées et hostiles devant les révoltes arabes le confirment de manière spectaculaire. Sur le plan de la politique et de l’économie internationales, le bilan provisoire est beaucoup moins enthousiasmant : les démocraties sont plus stables à long terme mais plus imprévisibles à court terme. La géopolitique du Moyen-Orient, notamment le conflit israélo-palestinien, entre dans une zone d’incertitude. La perte de confiance entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis peut entraîner des conséquences sur le marché du pétrole, dont l’Europe serait la première à souffrir. Deux dangers se profilent : celui d’une crise économique encore aggravée en Egypte et en Tunisie, par le désordre de la transition, et celui des conséquences désastreuses du conflit libyen. Dans les deux cas, l’Europe est en première ligne. Aura-t-elle la capacité et la volonté de reprendre la malheureuse Union pour la Méditerranée pour aider ces pays à construire leur démocratie ?

Enfin, quelle que soit l’issue de l’intervention en Libye, la mollesse du soutien des pays arabes, le semi-retrait des Etats-Unis, l’engagement fragile de la France et du Royaume-Uni, et surtout la contradiction entre les contraintes onusiennes ne donneront-ils pas l’impression d’une nouvelle intervention occidentale contre un pays musulman, couronnée, une fois de plus, par un échec ou une victoire à la Pyrrhus ? Ajoutons à cela les masses de réfugiés abordant les côtes italiennes et les réactions des populations européennes, encouragées dans leur refus par le jeu dangereux des populistes de droite et des gouvernements qui leur emboîtent le pas. Il y a beaucoup à faire, à empêcher et à rattraper, pour que la conjoncture politique ne compromette pas les espoirs suscités par les printemps arabes.

Dernier ouvrage paru : «Justifier la guerre ?» avec Gilles Andréani, Paris, Presses de Sciences-Po, 2005.

Dimanche 10 Avril 2011 - 23:48

Par pierre hassner Directeur de recherches au Ceri