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«L'assassinat légitimé de Ben Laden marque une rupture» (Marianne2)


Samedi 7 Mai 2011 modifié le Samedi 7 Mai 2011 - 14:37

Directeur du Centre d’Analyse et de Prévision des Risques Internationaux (CAPRI), Alexis Bautzmann revient pour Marianne2 sur les imprécisions de la communication de l'administration Obama suite à l'élimination de Ben Laden. Sans pleurer sur le sort de Ben Laden, le directeur des magazines Diplomatie et Défense et Sécurité Internationale s'étonne particulièrement de voir que la plupart des états occidentaux, médias et ONG acceptent l'idée d'un assassinat exécuté dans un état souverain sans s'interroger sur sa légitimité au regard du droit international.




La salle de crise la Maison Blanche le soir de l'opéraion Geronimo (cc flickr US Embasst New Zealand)
La salle de crise la Maison Blanche le soir de l'opéraion Geronimo (cc flickr US Embasst New Zealand)
Marianne2.fr: Les Etats-Unis avaient du mal à vendre leurs guerres à l’opinion publique, est-ce que « vendre » un assassinat est quelque chose de plus facile ?

Alexis Bautzmann: Je dois dire que le traitement médiatique m’étonne. Sur le plan du droit international, c’est un assassinat en règle, c’est absolument illégal. Même les nazis, les pires criminels de guerre –à part une ou deux exceptions- ont été capturés, jugés et condamnés à mort. La loi s’est imposée face à la barbarie. Là, on passe à autre chose. Et que ce soit l’appareil d’état qui commande ça dans un pays souverain qui n’est pas au courant –même si c’est le Pakistan et on sait à quel point les choses sont opaques dans ce pays-. Tout ça ne semble pas poser problème au sein de l’administration américaine, et encore moins ailleurs. Je pense que c’est une vraie rupture.
Si, il y a 60 ans, on avait demandé aux gens ce qu’il fallait faire des criminels nazis, ils auraient sans doute été favorables à ce qu’on ne s’encombre pas de sentiment. La différence, c’est que les démocraties allaient au-delà et la primauté du droit par rapport à l’opinion publique s’imposait.
Dans ce cas précis, le droit s’adapte aux intérêts des puissances de manière assez cynique. Ce n’est même plus caché.

On vous rétorquera que tous les services secrets ont fait disparaître des personnes gênantes

Effectivement, tous l’ont fait d’une manière ou d’une autre. Dans certaines démocraties, c’est formalisé parce que l’intérêt de l’Etat est en jeu. Mais c’est caché parce que c’est hors la loi ou hors de l’idée d’une certaine justice. Le fait que cela ne soit plus caché mais officialisé, reconnu comme légitime, reste quelque chose de très étonnant. Et l’absence de réactions des médias ou de certaines ONG, m’étonne encore plus. Sans polémiquer bêtement, parce qu’il ne faut pas faire de Ben Laden un Saint, la question mérite au moins d’être posée.

Comment analysez-vous la cacophonie et les imprécisions de la communication de l’administration américaine autour de la mort de Ben laden qui participent largement à l’alimentation des thèses conspirationnistes ?

C’est assez traditionnel, il y a beaucoup d’acteurs au sein des autorités fédérales et du gouvernement américain qui s’empilent, ne forment pas un ensemble cohérent, homogène, en synergie. Sur un épiphénomène comme l’assassinat de Ben laden, le département de la défense va essayer de mettre en place ses propres outils de communication et mettre en valeur ses forces spéciales, la maison blanche aura ses propres conseillers qui insisteront plus sur la légalité de l’action, le département d’Etat insistera plus sur les liens avec le Pakistan en bien ou en mal, l’équivalent du Ministère de l’Intérieur aura sa version. Et vous aurez encore des conseillers spéciaux qui ont leur propre idée de l’histoire à raconter.
Les médias feront le lien avec les autorités gouvernementales. Chacun a une histoire différente à raconter autour du même événement. Tout cela est très complexe et beaucoup plus brouillon qu’on ne peut l’imaginer. Parce qu’il y a cette multiplicité d’acteurs au sein de l’appareil d’Etat avec des intérêts parfois divergents. Cela peut partir dans tous les sens très rapidement, contrairement à l’idée que l’on se fait de l’administration américaine qui serait un outil très maîtrisé, ultra-performant. Ca l’est beaucoup moins qu’on ne l’imagine.

Comment expliquez-vous cette incapacité à maîtriser la communication de l’administration ?

Cela vaut pour toutes les grandes démocraties en réalité, car ils n’ont plus une fonction régalienne d’imposition d’une information auprès du grand public, ils ne sont plus la norme de l’information. Les spin doctors d’Obama ont un nombre très importants de médias sur lesquels ils sont « sensibles ». D’où un flux constant des informations qui construit l’information officielle. Et même si lui et ses équipes ont montré à quel point ils maîtrisaient les nouveaux outils de communication, cela reste difficile à contrôler. C’est ce qui rend cette communication encore plus besogneuse. Obama essaye de le faire, organise des déjeuners avec des blogueurs importants mais c’est très difficile alors que le directeur du Washington Post, c’est malgré tout quelqu’un que l’on connaît…
Par ailleurs, l’administration Obama prête une attention particulière aux médias, et a mis en place un jeu de va et vient : on envoie une information aux médias et on attend de voir, comment elle va nous revenir. A partir de là, on reconstruit l’information, cette navette perpétuelle crée l’information officielle. L’assassinat de Ben Laden est un cas d’école. La Maison Blanche lance des pistes, ils attendent de voir si ça fait du buzz de manière avantageuse ou non et ils s’adaptent.




«L'assassinat légitimé de Ben Laden marque une rupture» (Marianne2)
C’est ce qui s’est passé avec la photo de Ben Laden ?

D’après les informations que j’avais, au début il n’était pas du tout impossible qu’ils la passent. Ils se sont rendus compte que ce n’était pas forcément une bonne idée mais peut-être que dans une semaine, ça fuitera de manière quasi-officielle sans le dire vraiment, car la théorie de la conspiration aura pris trop d’ampleur.
Malgré tout, je comprends cette décision, parce que ce type de photos, ce n’est pas comme dans les films. S’il a reçu une balle dans la tête par une arme de guerre, c’est quelque chose d’abominable. Je comprends que cela ne soit pas distribué au public. On n’est plus dans le registre de l’information. Je ne vois pas quel journal pourrait passer ça. En occident, nous avons une vision très soft, très hollywoodienne de la guerre et une vision virtuelle de la mort. Il y a une sorte d’esthétique de la guerre. Cela vaut pour tous les pays qui ne connaissent pas une guerre sur leur sol. Quelqu’un qui n’est pas allé sur un théâtre d’opération ne sait pas les dégâts que peut faire une arme de guerre sur un corps. De ce point de vue là, je comprends presque la réaction des américains qui sont descendus dans les rues pour fêter la mort de Ben Laden. Vous prenez les mêmes, vous les emmenez une semaine en Afghanistan, ils arrêteront de faire ça…
C’est ce qui s’est passé pour le Vietnam, la plupart des vétérans sont devenus pacifistes. Même chose pour les poilus dans l’entre deux guerres.

Comment appréciez-vous le fait que l’Elysée reprenne la même expression qu’Obama « justice est faite » ?

Je ne vois pas où est la justice. C’est une question d’intelligence. Si un président de la République dit qu’un assassinat c’est la justice, il ne faudra pas s’étonner le jour où un bonhomme qui aura commis un assassinat dise « j’ai fait justice ».
Le principe de la loi, c’est l’inverse. Que Sarkozy ait repris l’argumentaire d’Obama, c’est facile, c’est surfer sur l’opinion publique, parce que c’est ce qu’elle pense globalement, mais ce n’est pas l’idée que l’on se fait d’une grande démocratie fondée sur le respect du droit international. La France pouvait tout à fait dire que le fait que l’un des plus grands terroristes ait été éliminé n’est pas forcément regrettable même si elle aurait souhaité un grand procès pour établir la vérité sur les crimes qu’il a organisé etc.
Même si un procès, soyons clairs, aurait été ingérable, c’est bien pour cela que les services spéciaux existent. Et Ben Laden est encore un cas à part. Comme les USA sont enlisés en Afghanistan, il fallait médiatiser son exécution.

Est-ce que justement à travers la médiatisation de l’élimination de Ben Laden, il n’y a pas une volonté de restauration de la puissance américaine en déclin. Par le truchement d’un assassinat, elle retrouve ainsi son statut d’hyperpuissance incontestable alors qu’elle est toujours enlisée dans plusieurs guerres ?

Est-ce que l’Amérique est vraiment en déclin ? Il y a un grand mythe sur l’armée américaine. Les américains n’ont pas gagné tant de guerres que ça dans leur histoire et rarement seuls. Ils ont les moyens d’en gagner s’ils utilisent leurs forces de manière brutale, ils peuvent faire exploser plusieurs fois la planète. Mais des guerres, où ils sont enlisés, comme l’Irak ou l’Afghanistan, ce n’est plus vraiment un critère de jugement de la puissance. Les guerres de guérilla sont des guerres que l’on ne peut pas gagner. La seule solution en Afghanistan, c’est de se retirer. Il aurait fallu mettre beaucoup plus de moyens ou ne pas faire de différences entre les morts légitimes et les civils que l’on aurait tué nécessairement. Ce n’était pas envisageable. L’objectif c’est de sortir de la manière la moins pire possible. Et l’exécution de Ben Laden était l’un des principaux objectifs de cette campagne. Donc on peut imaginer un retrait des forces françaises et américaines à l’horizon 2014. De ce point de vue, l’Irak et l’Afghanistan n’auront été que des énièmes tentatives d’expansionnisme de la part des américains. Ce sont des campagnes qu’ils entreprennent de manière cyclique sachant qu’ils n’ont jamais été vraiment capables de le faire.
Samedi 7 Mai 2011 - 14:30

propos recueillis par Régis Soubrouillard




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