Atlasinfo.fr: l'essentiel de l'actualité de la France et du Maghreb
Rubriques
Atlasinfo.fr Atlasinfo.fr





Jeux de langues en Algérie


Lundi 10 Mai 2010 modifié le Lundi 10 Mai 2010 - 11:11

Mais quel baragouin parle donc l’Algérien ? Le berbère ? L’arabe ? Le français ? Que nenni ! D’Alger à Tamanrasset, en passant par Oran et Annaba, le national s’exprime en un idiome berbéro-arabo-français bien à lui : l’algérien.




Jeux de langues en Algérie
L’Algérien a toujours eu trois langues en bouche : celle de l’ancêtre, le berbère ; celle du Coran, l’arabe ; celle du colon, le français. Certes, le cliché est plus brûlant sur les papilles qu’une pointe de harissa. Mais que les vieux réactionnaires de la bavette se rassurent avant de hurler : d’expression en effet, le commun des palais n’en admet désormais plus qu’une, l’algérienne.

Échappant à tout carcan régionaliste, décomplexé de 130 années napoléoniennes, voire débarrassé (un tant soit peu) d’une religiosité trop prégnante, l’Algérien montre ainsi sa volonté farouche de défendre un idiome national : « Algérien je suis, Algérien je parle. » Il n’y a là rien d’exceptionnel.

L’Algérien babille en algérien comme l’Allemand babille en allemand, le Russe en russe ou le Malgache en malgache. Le fruit de ce cocktail berbéro-arabo-français, épicé et suave, souvent poétique et drôle, est même le signe d’une richesse dont tout un chacun a fini par s’accoutumer et, qui plus est, recèle de promesses pour les générations arrivantes, qu’on espère, une fois n’est pas coutume, éprises d’ouverture et éloignées de tout dogmatisme.

Depuis l’indépendance du pays, que de dictionnaires parcourus ! Conscient du gap existant entre l’arabe tel qu’enseigné à l’école et celui parlé dans la rue, l’Algérien s’est forgé une espèce de double langage qui lui permet, sans hypocrisie aucune, d’user de l’un ou de l’autre au gré de ses pérégrinations : classique quand il lui faut affronter l’autorité ; plus populaire lorsqu’il livre quelques vers de son cru aux jolis minois.

Dans les villages kabyles, on préfère naturellement le tamazight (1) à l’arabe ou au français. Chantre d’une identité qu’il retrouve avec d’autant plus de délectation qu’il l’a obtenue après des combats mémoriels, le Berbère admet d’ailleurs mal que d’autres galimatias viennent chasser sur ses amygdales : l’Anglais et plus récemment le Chinois n’oseraient ainsi jamais bafouiller sur son territoire, la langue kabyle ayant bien plus de chances, assure-t-on, de se faire entendre à Londres ou Pékin.

Quant au français, disons qu’il a subi ces dernières années les charabias de la politique anti-migratoire d’un des gendarmes les plus assidus d’Europe, incarnée par son goût fumeux pour les « bienfaits de la colonisation ». Ce sabir monumental est l’un des points visibles de l’iceberg d’incompréhension qui lie encore les deux pays. Un Français parlant arabe en roulant le « r » force l’admiration : un arabe parlant français en roulant le « r » est un immigré mal assimilé : cherchez l’erreur ! La langue de Molière a donc été progressivement réduite à peau de chagrin, au « compte-gouttes » pour reprendre la formule qu’on accorde volontiers à la délivrance des visas dans les consulats bleu-blanc-rouge.

Dans ce tohu-bohu gingival, l’Algérien s’est donc attelé à développer son propre parler, celui du pays, conjuguant ainsi au plus-que-parfait toutes les frontières, aussi bien géographiques, historiques que culturelles. Notons qu’un ressort psychologique l’y a considérablement aidé, déclenché ces dernières années par l’arrivée massive de ces Asiatiques réputés caméléons polyglottes, dont on sait par ailleurs toutes les capacités gustatives. Les idéogrammes indéchiffrables de cette nouvelle peuplade ont en effet poussé l’inconscient collectif à déployer un peu plus vite son vocabulaire propre, à algérianiser son expression, de peur sans doute de finir par s’exprimer avec des baguettes de bambou.

Que celui qui pense que l’algérien ne maîtrise aucune langue aille donc faire un tour sur les trotwar (trottoir) et katchimin (quatre chemins, carrefour). Il y verra la jaunisse du piyé (jeunesse du pays) rouler avec ou sans bermi (permis), grillant les firouge (feux rouges), le franaman (frein à main) de leur kèmiou (camion) jamais relevé et le chakment (pot d’échappement) de leur toumoubil (automobile) toujours pétaradant. À la Posta (La Poste), il se surprendra à conjuguer un nouveau verbe : tilifonili (téléphone-moi), tilifonilha et tilifonilou (téléphone à elle ou à lui), matilifonich (ne téléphone pas), etc. Du fond d’une cabine, il entendra peut-être dire : « Issone ou matribondich ! » (Il sonne et tu ne réponds pas !) Mentions spéciales aussi aux révélatrices Danoune, nom commun du yaourt, et mounoupri, générique des supermarchés.

Chez le boulanger, il achètera trois bagueta (baguette, pain) et une beryoucha (brioche), tandis qu’au restaurant, entre atorchoun, tamarmit et casrouna (torchon, marmite et casserole), il dira au serveur : « Djibli l’menu » (apporte-moi le menu). Forchita (fourchettes) en main, il se régalera de makarone (macaroni) et dendou (dindon, dinde), prendra aussi un bouilloune (bouillon), préférera peut-être un « compli » (sandwich complet – viande hachée, frites, omelette) et son lifrèse (lait arrosé d’un filet de grenadine), osera une bira (bière), un verre divèn (de vin) ou se contentera d’un gazouz (soda… gazeux), avant de mordre un bon farmage (fromage). Aux premiers jours de son counji (congé), il claquera tapourt (la porte) de labartma (l’appartement), quittera l’batima (bâtiment) blasensour (sans ascenseur) et fera plier sa barwite (brouette, voiture en mauvais état) sous lporte béguège (porte-bagage). Entre ses deux faliza (valises), il n’oubliera pas de prendre le baloun, les chmingoum et le chicoula (ballon, chewing-gum et chocolat) des gamins, ni le bidoun lissense (bidon d’essence), avant de rejoindre son île.

Et à parler d’île, pourquoi pas celle de France ? Une destination choisie tout à fait barazar (par hasard) ? Que nenni, l’Île-de-France est son lieu de chute de prédilection. Elle abrite en effet lfamilia (la famille), cousins, voisins… Prouchènma (prochainement) peut-être, il changera de destination, l’Almane (Allemagne) certainement, qu’il rejoindra par ltrèn (train) (2). Dans ce pays, les madamète mignantes (filles mignonnes) et autres boumbète (bombes, canons) abondent. C’est que mbogoss (beau gosse) comme il est, il se dit qu’il a une chance de grimper au rideau et obtenir une cardentiti (carte d’identité) bavaroise. Sa panoplie parle pour lui : vista shangaï (veste à col mao), apardsou (pardessus), bouni panachi (bonnet à deux couleurs), tacasquet (casquette) et même achapoun (chapeau)… Avide de souvenirs de fakance (vacances), il jure d’ailleurs qu’il enverra les foutouète (3) (photos) de sa nouvelle vie, loin des zigou (égouts) de son quartier mais déjà un brin nostalgique !
L’Algérien se gargarise ainsi des cultures et des civilisations qui lui sont passées en travers de la gorge, se réappropriant non sans malice les vestiges de ceux qui ont franchi ses frontières. Mots berbérisés, arabisés, francisés à loisir, phrases multilingues pour le moins fonctionnelles, poésie féconde… le parler national défie les lois de la gravité encyclopédique et fait d’une certaine manière sa révolution lexicale, allant même jusqu’à coloniser quelques îlots étymologiques qu’on croyait inabordables. Les Algériens, des z’migris (émigrés) du verbe, des stars de la traduction ? Bien mieux : les cheikh’zoubir (Shakespeare) du nouveau siècle !


(1) La langue tamazight comprend plusieurs variantes, le kabyle, mais aussi, selon les régions, le chaoui (Aurès), le mozabite (Mzab) ou encore le tergui (Sahara).

(2) Entrés dans le langage courant, les mots tamachit en kabyle ou lmachina en arabe expriment par extension le train. On utilisera d’ailleurs plus volontiers le terme de machine. C’est un exemple parmi d’autres qui montre toutes les déclinaisons que peut prendre le parler algérien. Très souvent, le mot kabyle s’arabise et vice-versa. On dira ainsi pour table, tavla et tabla, pour stylo, astilo et stilou, pour chapeau, achapoun et chapou, etc.

(3) Pluriel de… foutou. Comme pour les féminins et masculins, les verbes et sujets, on n’hésite pas en effet à accorder les singuliers et pluriels. On aura par exemple bouata et bouaïat (boîtes), kèmiou et kmaïan (camions), lampa et lampète (lampes), etc.


Par Samy Abtroun
Lundi 10 Mai 2010 - 11:03

Afrique Asie




Nouveau commentaire :
Twitter