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« Islam de France » ou « islam en France » ? Une fausse alternative


Samedi 26 Février 2011 modifié le Samedi 26 Février 2011 - 15:50

Le énième débat sur l’islam et la République que le chef de l’État a annoncé à TF1 et que l’UMP veut entreprendre début avril est bien mal engagé. Au point même que le ministre de la Défense Alain Juppé – qui n’a pas l’habitude de faire dans la surenchère gauchiste ! – craint les dérapages…




Jean Baubérot
Jean Baubérot
Opposer un « islam de France » et un « islam en France » ne me semble pas une bonne façon de poser le problème. Met-on les catholiques, les juifs et les protestants devant la même alternative ?

Il existe un « catholicisme de France » avec sa Conférence des évêques, les Assemblées plénières de Lourdes, etc. Il n’en existe pas moins un « catholicisme en France ». Ce dernier n’est pas réductible au « catholicisme de France », car le catholicisme est une réalité internationale. Sauf erreur de ma part, son chef spirituel est, en même temps, un chef d’État.
L’ambassadeur du Vatican en France, le nonce apostolique, participe même aux entrevues officielles qui ont lieu entre la délégation catholique et le gouvernement, comme le remarquait un ministre de l’Intérieur, s’appelant Nicolas Sarkozy en réponse à une question de Ph. Verdin sur « l’indépendance des musulmans français » (1).

On constate, certes, une souplesse plus grande de l’épiscopat français sur certaines questions. Ainsi, contrairement à ce qui se passe en Colombie ou en Pologne par exemple, les médecins français catholiques qui pratiquent des IVG ne se trouvent pas menacés d’excommunication.

Mais, sur beaucoup d’autres points, comme le mariage des prêtres ou l’accès des femmes à la prêtrise et au diaconat, ce sont les règles générales, les « normes canoniques » du catholicisme qui s’imposent, même si les enquêtes faites montrent qu’une majorité des catholiques français, y compris chez les catholiques pratiquants (2) ont des attentes différentes.

Qui va affirmer que l’État devrait imposer des femmes prêtres au nom de l’égalité hommes-femmes ou, comme la Révolution française l’a fait, imposer l’autorisation du mariage des prêtres au nom de la liberté individuelle ?

On peut, à titre personnel, sympathiser avec celles et ceux qui luttent pour des changements internes à l’Église catholique, on peut aussi être indifférent en la matière. Mais aucune force politique ou sociale ne va chercher à imposer ces changements. Il est clair que c’est l’affaire du catholicisme. Et ses évolutions comportent des zigzags.

Il en est de même pour l’islam. D’ailleurs, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Le même ministre de l’Intérieur, déjà évoqué, a largement contribué, il y a maintenant 7 ans, à organiser un « islam de France » par la création du Conseil français du culte musulman (CFCM ) et des Conseils régionaux du culte musulman (CRCM).

Chacun peut avoir son avis sur ces structures : il n’en demeure pas moins que c’est l’État qui s’est fortement engagé dans cette démarche. L’État ne peut ignorer ou tenir pour négligeable ce dont il est un co-auteur. Serait-ce trop lui demander d’avoir un peu de cohérence interne ?

Il existe donc un islam de France et un islam en France, car l’islam, comme le catholicisme et bien d’autres religions, est une réalité internationale.

Dès maintenant, au-delà de l’organisation spécifique qui a été mise en place, des façons spécifiques et multiples d’être musulman sont en train de se forger en France (et en Europe) ; et une gestion teintée de néo-colonialisme risque d’être contre-productive (3).

Mais c’est à un niveau international que l’islam bouge. Par exemple, un féminisme musulman se développe (4) et, aujourd’hui, on constate la soif de démocratie dans l’ensemble du monde dit « arabo-musulman ».

Ce thème de l’« islam de France » me rappelle un certain discours laïque traditionnel sur les femmes : elles étaient suspectes d’être sous influence cléricale. Il fallait les « éduquer » avant de leur donner le droit de vote. Et naturellement, on considérait qu’elles n’étaient jamais assez éduquées pour l’obtenir. Si bien que le premier projet donnant le droit de vote aux femmes, fut le projet de Constitution élaboré par Vichy !

De même, d’année en année, on a l’impression que les musulmans français ne sont jamais assez français…



Notes :
1. N. Sarkozy, La République, les religions, l’espérance, Paris, Éd. du Cerf, p. 93.
2. 61 % contre 36 % pour le mariage des prêtres, 51 % contre 44 % pour l’accès des femmes à la prêtrise (respectivement 81 % contre 16 % et 67 % contre 31 % chez les catholiques pratiquants irréguliers). Source : enquête CSA-La Vie : « Les attentes des Français à l’égard du prochain pape », 15 avril 2005.
3. Lire, entre autres, l’ouvrage de Franck Frégosi, Penser l’islam dans la laïcité. Les musulmans de France et la République (Éd. Fayard, 2008).
4. Lire sur ce sujet Critique internationale, n° 46, 2010.


* Jean Baubérot, professeur émérite (Sorbonne), est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, dont Histoire de la laïcité en France et Les Laïcités dans le monde, tous deux parus dans la collection « Que sais-je », aux éditions PUF. Il commente l’actualité sur son blog
Derniers ouvrages parus : Laïcités sans frontières, avec M. Milot (Éd. du Seuil, 2011) ; Sacrée médecine. Histoire et devenir d’un sanctuaire de la Raison, avec R. Liogier (Éd. Entrelacs, 2011).


Samedi 26 Février 2011 - 15:44

Par Jean Baubérot*




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