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Grégory Kapustin: "J'ai quitté la terrasse du café 15 minutes avant l'attentat"


Dimanche 1 Mai 2011 modifié le Dimanche 1 Mai 2011 - 16:00

Le Maroc n'avait plus connu cela depuis 2003. L'attentat du 28 avril à Marrakech, place Djemaa el Fna, a fait au moins 16 morts dont plusieurs Français. Le journaliste Grégory Kapustin* et son photographe étaient présents lors de l'explosion.




Grégory Kapustin: "J'ai quitté la terrasse du café 15 minutes avant l'attentat"
« Mourir, c’est difficile », a dit l’autre, tout capable d’inepties qu’il est. Mourir, c’est très simple. Pour moi ce matin, et le photographe qui m’accompagnait, il a suffi d’un quart d’heure pour que nous manquions de le vérifier. Nous prenions un café à la terrasse de l’Argana. True story.

Nuages gris sur Marrakech ce matin, après le soleil éclatant d’hier. Notre shooting en lumière naturelle est repoussé. Le photographe Pierre Faro et moi quittons donc le désert rocailleux d’Agafei pour la ville, évitons le moderne Gueliz et ses cafés lounge, pour prendre un café sur Djemaa el-Fna, la tumultueuse, la bruyante, la fantastique.

11H30, « La Place » n’est qu’à moitié pleine, c'est-à-dire complètement vide par rapport à ce dont elle est capable vers 20H, l’heure de pointe. J’ai mes habitudes à Marrakech, où vit ma famille, et nous allons donc en terrasse de l’Argana, délaissant son alter égo tenu par des européens, le Café de France. L’Argana est moins cher, car tenu par un marocain, et sa terrasse offre une vue toute aussi belle de la place. Son rez-de-chaussée est fréquenté par des marocains, sa terrasse par des touristes. La devanture vend des glaces et des pâtisseries devant les passants et les voitures – qui ont encore le droit de circuler sur la place à cette heure-ci.

Je dois appeler un client et avoir une longue conversation avec lui. Il n’est pas disponible. Nous finissons notre café et notre jus d’orange (j’apprendrai plus tard que c’est la même commande qui sera effectuée par les deux kamikazes) et quittons la terrasse et sa dizaine de clients. Je me souviens encore de la magnifique femme qui montait sur la terrasse quand je la quittais.

Je règle l’addition. Nous marchons moins d’une dizaine de minutes dans les allées pleines de la médina jusqu’à la Place des Épices, quand nous entendons une forte détonation. Personne ne bronche…

Nous montons sur une terrasse, où le téléphone arabe marche à plein ; une amie me traduit les gazouillis et c’est une « bonbonne de gaz » qui a explosé sur la place.


Grégory Kapustin
Grégory Kapustin
Nous repartons sur nos pas, et arrivons dans la foule des observateurs, devant l’Argana effondrée par le dessus. Mon ami et moi commençons à trembler. Nous y étions il y a moins de quinze minutes… La foule grossit et est prise de quelques mouvements spontanés sans explication, mais revient toujours devant l’Argana éventré.

« - Ne prenez pas de photo monsieur, c’est indécent…

- Nous y étions il y a un quart d’heure…

- Alors allez-y, prenez des photos. Dieu vous a parlé aujourd’hui ».

Oui, Dieu nous a parlés. Il nous a dit que ce n’était pas notre heure.

Bien évidemment l’horreur des corps emballés sous nos yeux est marquante. Le calme qui régnait après l’explosion m’a aussi impressionné : de la place des Épices à Djemaa El-Fna après l’explosion, nous avons traversé une médina tranquille, commerçante, joyeuse, qui n’avait encore rien compris de ce qui se passait. Et même plusieurs heures après : mises à part les barrières qui quadrillaient la place, la vie commerçante et touristique continuait sans sourciller dans la grouillante ville rouge. Aussi, l’acharnement m’attriste. Cet acharnement que mettent des terroristes à matraquer ce pays si progressiste, si mature et si ambitieux que le Maroc, alors qu’il arrive à peine à faire sortir de la misère son peuple mosaïque… Le « punir » (il s’agit de cela) pour son modernisme et son ouverture, en lui coupant une denrée importante qu’est le tourisme, est affolant. Sur la place, les Marrakchis répètent « hchouma, hchouma », car c’est « hchouma » [la honte, NDLR], oui.

Ce qui m’a finalement le plus marqué est certainement ce que l’on en retient personnellement : être en vie, le fêter avec sa famille, l’image de cette femme montant les escaliers vers la mort, le père et son enfant français croisés aux toilettes, le « choukran-bonne-journée » du serveur que j’ai quitté - et vu pour la dernière fois.

Le Maroc est trop beau pour ceux qui le jugent par leur regard intégriste.


*Grégory Kapustin est journaliste et écrivain
Dimanche 1 Mai 2011 - 15:43

(ATLANTICO)





1.Posté par Isabelle le 02/05/2011 03:13 | Alerter
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Bonsoir Greg, Nous sommes arrivés sur la place Djemaa El Fna une heure après ce cataclysme..Je ne suis pas vraiment d'accord quand tu dis "... la vie commerçante.. continuait sans sourciller ..." Bien sûr les vendeurs de jus d'orange étaient là, bien sûr le singe et son maître étaient là, mais que de tristesse dans les yeux des Marrackchis... As tu assisté à la manifestation spontanée qui a eu lieu vers 15h? Nous avons longuement discuté avec un journaliste d'Al Jezira qui n'avait de cesse que nous lui donnions notre n° de portable pour expliquer à ses auditeurs qu'il d'agissait d'un acte isolé. Nous avons vu beaucoup de solidarité parmi les habitants (moins chez les touristes) et beaucoup beaucoup d'incompréhension. Toujours est-il que Pierre et toi avez été "bénis des dieux" tout autant que nous qui avions une heure de retard grâce à une amie qui a dormi très tard!!! Macktoub....

2.Posté par Nora le 07/05/2011 22:30 | Alerter
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@ Grégory, je suis tout à fait d'accord avec Isabelle sur le fait que : "la vie commerçante continuait sans sourciller".. c'est grave ce que vous dites !! car à lire vos propos on a l'impression que les commerçants savaient ou comprenaient bien ce qui se passait, mais qu'ils s'en fichaient éperdument !! vous dites que votre famille vit à Marrakech alors si c'est "vraiment" le cas vous devriez connaitre les Marocains .. Tout le monde sur la place a été très choqué, sur le fait, personne ne comprenait ou ne savait ce qui se passait, mais quand ils l'ont su par des passants, la plupart se sont précipités pour aider les victimes encore en vie en attendant l'arrivée de la police et des ambulances. Personne à Marrakech n'est habitué aux attentats et personne n'avait pensé ne serait-ce qu'un instant qu'il pouvait s'agir d'un attentat !! Je n'ai qu'une dernière chose à dire, eh bien estimez-vous heureux d'y avoir échappé après avoir pris votre jus d'orange 15 mn auparavant !! Ca aurait pu arriver à moi-même également si à ce moment précis j'étais sur la place, et en ce cas là je ne serais pas en ce moment entrain de répondre à votre article .. Ceci dit, ca aurait pu aussi arriver à d'autres personnes.. Alors SVP, nous sommes encore sous le choc de ce qui s'est passé, que les victimes reposent en paix et que dieu aide leurs familles à supporter cette terrible douleur.. Quant à vous, rien ne nous prouve réellement que vous y étiez 15 mn auparavant et tout le blabla.... un peu de respects pour tous SVP

3.Posté par Nora le 07/05/2011 22:53 | Alerter
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Je repasserai pour vérifier si mon message a bien été publié !!

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