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Encadrer la psychothérapie… au profit de qui ? (Libération)


Dimanche 18 Juillet 2010 modifié le Dimanche 18 Juillet 2010 - 09:48




L’encadrement législatif des pratiques professionnelles en psychiatrie et en psychologie clinique semble procéder aujourd’hui de choix idéologiques, sécuritaires et clientélistes, beaucoup plus que d’un souci authentique des patients. C’est ce dont témoigne, tel un symptôme, la nouvelle réglementation de l’usage du titre de psychothérapeute.

L’article 52 de la loi du 9 août 2004, réglementant l’usage du titre de psychothérapeute, affirmait la volonté de Bernard Accoyer (président de l’Assemblée nationale) de protéger le public des charlatans et des sectes en réservant l’accès au titre de psychothérapeute aux médecins, aux psychologues et aux psychanalystes régulièrement inscrits dans les annuaires de leurs associations. La loi exigeait une formation en psychopathologie clinique pour tous les professionnels voulant faire usage de ce titre. Outre la traditionnelle confusion dans la loi entre «formation à la pratique psychothérapique» et «psychopathologie», une seule annexe des récents décrets d’application (décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 relatif à l’usage du titre de psychothérapeute) vient d’enterrer la volonté politique de son promoteur en créant dans le champ de la santé mentale une nouvelle profession à mi-chemin entre le psychologue clinicien et le psychiatre. Le président Accoyer ne semble pas avoir pris la mesure de l’instrumentalisation de son projet de loi par le ministère de la Santé lorsqu’il salue la parution des décrets d’application en précisant que «cette disposition ne concerne strictement en rien les psychiatres, les psychologues cliniciens, ni la psychanalyse» (AFP 25 mai 2010). C’est faux.

Cette annexe, petit codicille d’un long processus d’échanges, de débats et de négociations entre les pouvoirs publics et les professionnels, crée un nouveau métier de santé et établit une hiérarchie arbitraire des professionnels conduisant à une médicalisation abusive de la psychothérapie : la dispense totale des suppléments de formation n’étant accordée qu’au psychiatre, promus modèle idéal du psychothérapeute. En outre, le décret inscrit les conditions d’agrément et de formation à la psychopathologie clinique dans un dispositif sanitaire au sein duquel les présidents des agences régionales de santé auront un pouvoir exorbitant. Les psychologues risquent ainsi de se retrouver tôt ou tard paramédicalisés. Quant à la psychanalyse, elle se voit socialement dévalorisée puisque les psychanalystes se trouvent fort mal lotis dans la hiérarchie des dispenses en psychopathologie clinique. La formation universitaire des masters de psychopathologie clinique aussi, puisque les psychologues cliniciens devront obtenir des suppléments de formation nonobstant les stages cliniques, les supervisions et les enseignements de psychopathologie clinique qu’ils auront déjà reçus auparavant. D’où une dévalorisation de l’enseignement universitaire. De même, la loi de 1985 conditionnant l’accès à un titre unique de psychologue se trouve compromise par la subdivision qu’établit l’annexe du décret entre «psychologue clinicien» et «psychologue non clinicien».

Pour légitime que soit cette subdivision, elle constitue une innovation administrative dont on peut se demander si elle n’excède pas le champ défini par la loi de 2004. Accorder une dispense totale aux seuls psychiatres en les posant en modèles de référence procède de l’ironie lorsqu’on connaît la normalisation sociale et épistémologique actuelle de leur formation : à quelques exceptions près, la formation hospitalo-universitaire en psychiatrie demeure sous l’ombre portée des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), des neurosciences et du complexe industriel formé par le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) et les psychotropes. Tout se passe donc comme si l’Etat effectuait un choix partisan parmi les experts de la communauté psy en toute ignorance de cause. Dans ce contexte, les étudiants en psychologie et les psychologues au chômage, stressés par la pénurie des emplois, seront tentés par ces formations supplémentaires leur permettant d’obtenir le titre de psychothérapeute, lequel est d’ores et déjà retiré aux psychothérapeutes dont les écoles ont fleuri partout dans le monde et qui n’ont plus d’identité.

Les unités de formation et de recherche (UFR) de médecine reprendront sans doute la main dans cette affaire. La privatisation des formations universitaires et les frais d’inscription à ces nouveaux diplômes risquent de s’accroître. Les vrais perdants dans cette histoire seront alors les patients les plus vulnérables et les plus démunis que le président Accoyer voulait justement protéger. La médicalisation de la souffrance psychique vient de franchir une nouvelle étape. La prétendue «protection des patients» sûrement pas.


Par ELISABETH ROUDINESCO Historienne, directrice de recherches, université Diderot, ROLAND GORI Psychanalyste et professeur émérite de l’université
Dimanche 18 Juillet 2010 - 09:47





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