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Émirats-Iran, l'autre guerre du Golfe


Lundi 14 Janvier 2013 modifié le Lundi 14 Janvier 2013 - 13:53

Golfe Persique ou Arabique ? Les monarchies arabes et l'Iran se déchirent sur l'appellation de la zone la plus sensible de la planète.




Émirats-Iran, l'autre guerre du Golfe
Le golfe Arabique borde majestueusement la cité d'Abu Dhabi. C'est en tout cas ce que décrivent les cartes touristiques de la capitale émiratie. Cette appellation a même donné son nom à l'un des principaux axes routiers où se tutoient palaces des mille et une nuits, minarets et chantiers sortis des sables, au sortir de l'aéroport international. Pourtant, ce sont de non moins somptueux tapis persans qui vous accueillent tout d'abord dans le hall d'arrivée du plus grand émirat arabe, dont le nom signifie "Père de la gazelle".


De ce côté du Golfe, de gigantesques gratte-ciel, dépassant les rêves les plus fous, côtoient les nombreuses grues et palmiers fraîchement plantés. Mais ils peinent à masquer l'absence de populations locales, qui ont laissé place à des files de travailleurs immigrés d'Asie du Sud (8,2 millions d'habitants aux Émirats, dont 88,5 % de non-nationaux). En face de l'étendue d'eau, on ose imaginer la ferveur du port iranien de Bandar Abbas. Ses larges tankers, ses pêcheurs, ses contrebandiers et son île d'Ormuz.


Bras de mer ultrasensible


Entre les deux, un détroit stratégique, par lequel transite pas moins d'un quart du pétrole de la planète. Un bras de mer ultrasensible, que la République islamique menace de bloquer en cas d'attaque sur ses sites nucléaires et théâtre, fin décembre, de manoeuvres militaires iraniennes. Baptisé "Fajr 91", l'exercice, qui rassemblait des sous-marins et des bâtiments de guerre iraniens, avait pour but officiel de tester des systèmes de missiles et de défense.


En cas de conflit régional, les Gardiens de la révolution, l'armée idéologique d'élite du régime, affirment être en mesure de miner le détroit stratégique. Lors de l'exercice, Téhéran a même annoncé avoir mis en garde à plusieurs reprises "des avions étrangers" qui avaient tenté d'approcher d'un peu trop près ses forces. La République islamique dénonce régulièrement la présence de "forces étrangères", notamment américaines, comme un facteur d'instabilité dans le Golfe, estimant que la sécurité doit être assurée "par les pays de la région". Une zone que l'Iran entend défendre corps et âme. Non pas en tant que golfe Arabique, mais comme le golfe Persique.


Références antiques


Ce nom a été utilisé pour la première fois par Darius le Grand, dès le cinquième siècle avant Jésus-Christ, lorsque le roi perse a appelé l'étendue d'eau "la mer qui part de la Perse". À la même époque, certains écrivains grecs font également référence à cette expression. La "mer de Perse" ou le "golfe Persique" seront repris par la suite par plusieurs savants romains. Du IXe au XVIIe siècle après Jésus-Christ, c'est au tour des grands historiens, voyageurs et géographes de l'ère islamique, dont la plupart écrivaient en arabe, de reprendre l'expression à leur compte. Il en sera ainsi jusqu'au XXe siècle.


Mais la donne change dans les années 1960, avec l'essor du nationalisme arabe, qui crée une seconde appellation : le golfe Arabique est né. Ironie du sort, la décision est motivée par le soutien de l'Iran du shah à Israël, notamment durant la guerre israélo-arabe du Kippour en 1973. Une situation radicalement différente de celle en vigueur aujourd'hui. Désormais inquiètes de la menace que représente un Iran islamique doté de la bombe atomique, les monarchies arabes font front avec Israël et l'Occident contre Téhéran.


Nouvelle guerre froide


Pour justifier le nouveau nom du Golfe, le secrétaire général du Conseil de la coopération du Golfe affirme en 2010 qu'appeler le plan d'eau golfe Persique revient à mépriser l'histoire. Selon lui, "la présence arabe dans cette région remonte à plus de 3 000 ans". Engagés avec leurs voisins chiites dans une véritable guerre froide, sur fond de conflit confessionnel millénaire, les Arabes sunnites commencent à rallier en Occident nombre de soutiens à leur cause.


Dès 2004, le magazine américain National Geographic déclenche la colère de Téhéran après avoir publié dans son prestigieux Atlas du monde, entre parenthèses et en petites lettres, les termes "golfe Arabique" en dessous du nom "golfe Persique". En juin 2006, l'hebdomadaire britannique The Economist va plus loin et remplace l'appellation historique par "le Golfe". En 2010, les États-Unis s'en mêlent. Dans une directive officielle, l'armée navale américaine (US Navy) invite son personnel à employer dorénavant l'appellation "golfe Arabique".


Humour iranien


En 2012, c'est Google qui provoque l'ire des mollahs. Dans le logiciel Google Maps, la mer intracontinentale séparant l'Iran de la péninsule arabique ne porte plus aucun nom. Le mal est aujourd'hui réparé... en tout cas au premier abord. En effet, un simple zoom sur l'étendue d'eau suffit pour qu'apparaisse entre parenthèses la mention "golfe Arabique" sous le nom historique. Touchés dans leur chair, les internautes iraniens décident alors de réagir, non sans un certain humour.


Forts de leur nationalisme exacerbé, ils créent le site internet arabian-gulf.info, d'apparence officielle, rétablissant leur vérité sur l'affaire. Dès lors, une simple recherche sur Google des termes "Arabian Gulf" mène à la page d'erreur suivante : "Erreur 404 : Le Golfe que vous recherchez est indisponible. Aucun plan d'eau de ce nom n'a jamais existé. Le nom correct est golfe Persique, qui a toujours été, et qui restera à jamais, persique."

L'Iran isolé


Pourtant, l'ONU a déjà tranché sur la question. Dans un rapport d'experts sur les noms géographiques rendus en 2006, les Nations unies entérinent l'appellation "golfe Persique" en tant que standard légal international. Mais, symbole de son isolement croissant dans la région et dans le monde, l'Iran peine aujourd'hui à préserver les vestiges de sa gloire passée.

En dépit de sa relative puissance en hydrocarbure (deuxième réserve mondiale en pétrole et en gaz) ainsi que de la force de frappe d'une population de 75 millions d'âmes, à la consommation mirobolante, la République islamique semble aujourd'hui prisonnière de l'idéologie révolutionnaire qui l'a vu naître. Et les sanctions internationales sur son programme nucléaire n'ont fait qu'achever son développement. Un "immense gâchis" évoqué, non sans amertume, par bon nombre des 500 000 Iraniens qui ont préféré l'exil à Dubai, lorsqu'ils se laissent aller à comparer les destins croisés des deux pays.

Pragmatisme arabe décomplexé


Et peu importe si les Iraniens ont entamé une révolution constitutionnelle au début du XXe siècle, ponctuée par la révolution islamique de 1979 qui a détrôné le shah, puis le mouvement vert de révolte contre Mahmoud Ahmadinejad, 30 ans plus tard, qui a été étouffé dans le sang. Tant pis si, pendant ce temps, les Émirats arabes unis, fédération créée en 1971, n'ont connu leurs premières élections qu'en 2006, qui plus est au suffrage indirect. Peu importe que la direction du pays n'échappe pas aux deux seules familles régnantes (le clan al-Nahyane et la tribu des al-Makhtoum, NDLR), le pragmatisme décomplexé de cette riche monarchie pétrolière a pour l'heure mis hors jeu son voisin chiite du Golfe.


Il ne reste à Téhéran que trois petites îles du détroit d'Ormuz (Abou Moussa, Grande et Petite Tomb), revendiquées par les deux parties, que l'Iran peut se targuer d'occuper depuis 1971. Car, pour ce qui est du développement et de l'attractivité économique, les Émirats arabes unis leur tiennent la dragée haute. La fédération a investi l'argent du pétrole (10 % des réserves mondiales) dans pléthore de projets économiques faramineux. Énergies renouvelables, immobilier, tourisme, transports, industries de pointe, hautes technologies ou culture, le président et émir d'Abu Dhabi, Khalifa Ben Zayed al-Nahyane, a compris qu'il devait impérativement diversifier les sources de revenus de son pays s'il veut dépasser sans encombre l'horizon de l'après-pétrole.

Soutien de Hollande


C'est donc accompagné d'une horde de patrons du CAC 40 que François Hollande effectue ce mardi une visite officielle à Abu Dhabi, puis à Dubai. À quelques kilomètres des côtes iraniennes de Bandar Abbas, le président français en profitera pour adresser un message de fermeté à la République islamique. "La France et les Émirats possèdent une grande proximité de points de vue sur l'Iran", rappelle un diplomate français. "Généralement, quand vous êtes plus près, vous êtes mieux entendus", ajoute-t-il.

En octobre 2010, Andrew Shapiro, secrétaire d'État adjoint américain aux Affaires politiques et militaires, avait parlé de "golfe Arabique" à l'énoncé d'une vente de 50 milliards de dollars d'armes américaines à l'Arabie saoudite. Quel vocable François Hollande utilisera-t-il lors de son allocution mardi ?


Lundi 14 Janvier 2013 - 13:48

Source LE POINT




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