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Eau : un Forum un peu trouble


Lundi 12 Mars 2012 modifié le Lundi 12 Mars 2012 - 08:17




Le raout mondial qui débute aujourd’hui à Marseille sert en grande part des intérêts privés.

L’eau s’offre un double raout à Marseille. Le «on», intitulé Forum mondial de l’eau (FME), qui débute aujourd’hui avec François Fillon en tête de gondole - Nicolas Sarkozy, un temps pressenti, a décliné ; le «off», Forum alternatif mondial de l’eau (Fame), qui a pris les devants ce week-end. Une dualité qui résume à merveille la querelle entre gestions privée et publique de l’eau. Le FME, qui se déroule tous les trois ans depuis 1997, est organisé par le Conseil mondial de l’eau, organisme privé piloté par Loïc Fauchon, président de la Société des eaux de Marseille, filiale de Veolia (après avoir longtemps été contrôlée à parité par Suez et Veolia, comme pour symboliser leur partage du marché). Il se tient au parc Chanot, centre de congrès dont la mairie de Marseille a délégué la gestion à… Veolia.

Barnum. Le FME, qui va se pencher sur de très nobles questions comme «Eau et santé» ou «Eau et alimentation», est-il un simple barnum téléguidé en sous-main par Veolia ? Jean-Luc Touly, ancien syndicaliste maison qui milite depuis au côté de Danielle Mitterrand en faveur d’une gestion publique de l’eau, n’est pas loin de le penser : «Cette foire commerciale ne répond pas aux urgences mondiales de l’accès à l’eau et l’assainissement, dont la gouvernance est confisquée par des intérêts privés.» Le Conseil mondial de l’eau a en effet été fondé par Suez et Veolia en partenariat avec le FMI et la Banque mondiale, ardents soutiens de la privatisation de la distribution d’eau dans les pays du Sud.

Sous couvert d’aide au développement (un milliard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau, 2,7 milliards n’ont pas de toilettes) l’enjeu est crucial pour Suez et Veolia. Sur le marché français, le tandem a durement été condamné par le Conseil de la concurrence pour «oligopole restreint», en clair, entente. Et la Commission européenne vient d’ouvrir une nouvelle enquête en début d’année. Du coup, les deux géants se sont enfin lancés dans une guerre des prix, le second devant casser sa tirelire pour conserver le premier marché français de l’eau, le Sédif, regroupant 144 communes de la région parisienne. Surtout, de nombreuses collectivités locales ont décidé de revenir en régie municipale pour la distribution d’eau. A commencer par Paris, Bertrand Delanoë boutant Suez et Veolia hors de la capitale après qu’ils y furent invités sous Jacques Chirac. Car, contrairement aux idées reçues, la gestion publique de l’eau est moitié moins chère que celle du privé. Bref, l’Hexagone n’étant plus l’Eldorado, cap sur l’international !

«Urgent». Guy Fradin, vice-président du Forum mondial de l’eau, se défend de toute arrière-pensée : «Le forum alternatif dénonce une marchandisation de l’eau, mais personne ne défend cela. Le débat a été tranché : la compétence en matière d’eau et d’assainissement doit être publique.» Sa gestion, mais pas forcément sa distribution… Preuve de sa bonne foi, le FME invite les ONG à discuter en son sein : «Nous ouvrons un lieu de débat ouvert à tout le monde où rien n’est tabou.» Mais à domicile. Certaines ONG ont accepté, la plupart ont préféré concocter leur Fame (lire ci-contre).

L’Etat français et les collectivités locales ont mis sur la table 16 millions d’euros pour financer le FME. Soit plus de la moitié de son budget, Suez et Veolia n’y étant que pour 4 millions. Mais pas un centime pour le forum off, d’où ce récent échange au Sénat, entre une élue d’opposition et le gouvernement :

«Ce forum n’est pas une émanation de l’ONU mais un lieu d’affaires privilégié pour les grandes multinationales. Il est urgent que l’eau fasse l’objet d’une réappropriation citoyenne.

- Le forum permet au contraire de faire dialoguer toutes les parties prenantes : Etats, entreprises, salariés, ONG et citoyens. Nous ne pouvons que regretter l’organisation de forums alternatifs qui ne pourront pas créer les conditions d’un véritable débat.»


Avancer masqué n’est pas toujours facile. En 2006, Suez et Veolia avaient créé un autre machin à l’appellation sympathique, Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (Farm), en compagnie d’autres grands mécènes comme le Crédit agricole, Limagrain et Carrefour. Son vice-président, l’écrivain-voyageur Erik Orsenna, en avait tiré un sympathique ouvrage, l’Avenir de l’eau, petit précis de mondialisation, récit de ces pérégrinations chez les paysans du monde. Où il glisse subrepticement cette pensée : «Les entreprises françaises de l’eau sont les premières au monde. La perte du contrat de Paris ne va pas faciliter la conquête de nouveaux marchés.» Avant de s’en prendre bille en tête à Danielle Mitterrand et à certains altermondialistes.

Lundi 12 Mars 2012 - 08:16

Libération




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