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DSK ou le caractère insondable de toute vie humaine


Vendredi 20 Mai 2011 modifié le Vendredi 20 Mai 2011 - 12:13




Lorsque ses amis apprirent au réveil, le 7 novembre 1980, que, dans une crise de démence, le philosophe Louis Althusser avait étranglé sa femme dans la nuit, nul doute que leur stupéfaction fut sans commune mesure avec ce qu’ils avaient pu imaginer et redouter depuis des années. Au moment où sont publiées ses Lettres à Hélène (Libération d’hier), sa femme, le souvenir de la tragédie nous rappelle non seulement combien tout passage à l’acte est inattendu et brutal, mais aussi les relations qu’il brise et qu’il emporte avec lui. Sans doute les actes ne sont-ils pas comparables et, à supposer que la justice apporte la preuve des faits dont Dominique Strauss-Kahn est accusé, sa santé mentale n’est pas en cause et rien de tel ne saurait en minimiser la gravité, mesurée à l’aune des souffrances, morales et physiques, qui sont celles de toute victime d’une agression sexuelle. Pour autant, si tout cela était avéré, une question ne cesserait de nous hanter, comme probablement elle existe déjà dans le cœur secret de ses amis : comment un homme parvenu au sommet du pouvoir et promis aux plus hautes destinées, un homme dans lequel des millions de militants, de sympathisants et d’électeurs de gauche, lassés d’une politique injuste et agressive, avaient mis tout leur espoir, a-t-il pu, si c’est le cas, tout compromettre, en quelques minutes, dans sa chambre d’hôtel, en commettant l’irréparable.

Lorsque les uns et les autres rappellent que de tels actes ne correspondent pas à l’homme qu’ils croient connaître, il n’est pas vrai qu’ils lui cherchent d’éventuelles excuses, ils soulignent seulement, alors que rien n’est encore juridiquement prouvé, le caractère insondable de toute vie humaine. Qui sait de quoi est faite une existence ? Qui sait quelles forces secrètes (destructrices ou non), quelles pulsions (agressives ou non) peuvent animer quiconque ? Comment savoir si rien n’est refoulé, caché, provisoirement contrôlé et retenu dans l’attente d’un passage à l’acte ? Telle est l’épreuve à laquelle toute relation affective et plus généralement tout attachement moral ou politique à un individu s’expose, comme à son risque le plus obscur. Quels que soient la connaissance que nous avons de lui, les expériences partagées, notre passé commun, l’ancienneté de la relation qui nous lie à cet individu, il ne saurait se réduire à ce savoir. La première chose que nous rappelle l’état de sidération dans lequel nous laisse l’hypothèse que les actes reprochés au directeur du FMI soient avérés est cette irréductibilité. Elle fait, d’une façon générale, la limite des opinions, des jugements et des témoignages qui peuvent être portés sur lui. De tout individu, l’être et le devenir nous échappent. A supposer qu’on désigne le caractère insondable de l’existence sous le nom de «transcendance», celle-ci, en effet, est faite aussi de tout ce dont un individu est capable, et qui fait son absolue singularité, dès lors que ces possibilités ne se laissent ni décider, ni calculer, ni prévoir à l’avance. C’est pourquoi il n’est pas d’existence dont on soit assuré qu’elle est à tout jamais préservée de la transgression la plus brutale et la plus meurtrière des interdits - et que tel passage à l’acte ne la fera pas basculer, du jour au lendemain, dans le crime et dans l’opprobre. Mais, lorsque l’irrémédiable advient, notre stupéfaction est à la mesure du contraste entre ce que nous supposons être des acquis de l’éducation et de la culture, les garde-fous du savoir, la hauteur des responsabilités et la violence insupportable qui est faite aux victimes de cette transgression. Plus nous avions placé la personne aimée haut dans notre estime ou notre affection, plus la chute est douloureuse qui nous rappelle combien ces garde-fous, ces protections, ces barrières étaient fragiles. Mais voilà, pour peu qu’il y ait crime, cette fragilité, qui reste la part la plus insondable de chacun, n’excuse rien. Le mystère de tout individu, ses pulsions, ses motivations les plus sombres, aussi peu qu’on les connaisse, ne pèsent d’aucun poids devant le traumatisme et les blessures de la victime qui demandent réparation.

Une grande partie des possibilités dont est faite l’existence se laisse penser en termes de relations. La vie, à chaque instant, est la résultante de celles qui se sont nouées et dénouées, avec une intensité variable. L’être de chacun est constitué de leur faisceau qu’il lui appartient d’entretenir, d’élargir, mais qu’il peut aussi amoindrir et détruire. Lorsqu’on dit de la vie de quiconque qu’elle est insondable, c’est au destin imprévisible de ces relations que l’on songe, à leur fragilité, aux forces qui peuvent les emporter. Ce qu’il y a de terrible dans les faits reprochés à Dominique Strauss-Kahn, s’ils étaient avérés, outre les torts subis par la victime présumée, c’est l’étendue des relations qui s’en verraient rompues avec tous ceux qui s’étaient attachés à sa personne et espéraient son élection. De quelque nature que soient les explications qu’on tenterait de leur apporter, rien ne permettrait de comprendre qu’une telle dévastation ait été possible, que rien n’ait pu l’empêcher ni l’arrêter. Ce que chacun fait des relations qui le définissent et pourquoi il en va ainsi sont la part la plus énigmatique de son être. Dans le cas présent, ces relations s’étendaient, au-delà du cercle des proches, à l’ensemble des citoyens qui mettaient leur espoir dans sa candidature. Il avait fallu des années pour qu’elles se construisent, comme il en va pour toute personne publique, à la recherche d’une audience et d’une renommée. Elles étaient ces derniers mois, il y a quelques jours encore, sur le point de prendre cette dimension supplémentaire que leur donne toute candidature à l’élection présidentielle - celle d’un «rendez-vous» probable d’abord avec les militants socialistes, ensuite avec l’ensemble des électeurs. A supposer, encore une fois, que la culpabilité soit prouvée, la part la plus insondable de l’être serait que l’élargissement de la vie que signifiait l’engagement attendu n’ait pas tenu, que l’ensemble des liens, des attachements, des promesses qu’il supposait ait pu être détruit, en quelques minutes, dans une chambre d’hôtel.

Dernier livre paru : «La guerre des civilisations», éditions Galilée, 2010.

Vendredi 20 Mai 2011 - 12:11

Par Marc Crépon philosophe (Libération)




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