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Coup d’Etat institutionnel en Egypte


Vendredi 15 Juin 2012 modifié le Vendredi 15 Juin 2012 - 12:17




La Haute Cour constitutionnelle a dissous, hier, le Parlement élu juste après la révolution et dominé par les Frères musulmans, alors que le second tour de la présidentielle doit se tenir demain.


Le processus de transition égyptien vient de connaître un énième coup dur, le plus brutal sans doute. La Haute Cour constitutionnelle a décidé hier de dissoudre les deux chambres du Parlement élu cet hiver, au motif que le mode de scrutin uninominal - qui concerne un tiers des députés - serait illégal. La cour a également retoqué la loi dite «d’isolement politique» interdisant aux dignitaires de l’ancien régime de se présenter aux élections. Elle aurait pu conduire à une exclusion du candidat Ahmed Chafik. Celui-ci sera donc opposé au candidat des Frères Musulmans, Mohammed Morsi lors du second tour de l’élection présidentielle prévu demain et après-demain.

Conséquence de cette dissolution : c’est le Conseil suprême des forces armées (CSFA) qui récupère le pouvoir législatif jusqu’à l’élection d’un nouveau Parlement. Selon le calendrier prévisionnel, le CSFA qui assure la transition politique depuis la chute d’Hosni Moubarak en février 2011 aurait dû rendre le pouvoir à l’issue de l’élection présidentielle.

Ce double arrêt a aussitôt été dénoncé comme «un coup d’Etat» par les Frères Musulmans. En décidant la dissolution de l’Assemblée et du Sénat à majorité islamiste, la plus haute instance judiciaire d’Egypte porte une attaque directe contre la confrérie dont le candidat, Mohammed Morsi, a des chances de remporter le scrutin de ce week-end.

Retour en arrière. C’est aussi une façon de préserver le pouvoir de l’armée qui craint que ses privilèges soient remis en cause dans un Etat dominé par les islamistes. En cas de victoire d’Ahmed Chafik, la totalité des pouvoirs se retrouveraient donc entre les mains de l’ancien régime et de l’armée. Un an et demi après la révolution qui a écarté Hosni Moubarak, cela ressemblerait fort à un retour en arrière. D’autant qu’en accédant au pouvoir législatif, les militaires du CSFA ont le droit de dissoudre la commission qui travaille sur la nouvelle Constitution et d’en former une nouvelle à leur guise. Et ainsi de décider de la répartition des pouvoirs selon leurs seuls intérêts.

Cela entraîne l’Egypte «vers un tunnel noir», a estimé un représentant des Frères musulmans. «Mais nous sommes prêts à remporter de nouvelles élections», a ajouté Ahmed Abdel Rahman, député du parti Liberté et Justice, aile politique de la confrérie. Abdel Moneim Aboul Fotouh, candidat islamiste modéré, éliminé au premier tour de l’élection présidentielle a pour sa part jugé qu’il s’agissait d’un «coup d’état total». L’expression a été reprise un peu plus tard sur la page Facebook des Frères. Hicham Ezzat, militant révolutionnaire, analyse la décision de la cour comme la «légalisation d’un coup d’Etat militaire». Le terme peut sembler fort, mais il colle assez bien à la situation ubuesque qu’est en train de vivre l’Egypte.

Cette théorie n’est pas nouvelle, mais prend aujourd’hui un peu plus de poids. En mars, Wikileaks avait rendu public un document de l’entreprise privée américaine de renseignements, Stratfor, qui qualifiait déjà le changement de régime en Egypte de «révolution de palais» organisée par les militaires afin d’empêcher Moubarak de léguer le pouvoir à son fils Gamal, réputé plus proche des hommes d’affaires que de l’armée. «La décision de la Haute Cour constitutionnelle pose sérieusement la question de l’indépendance de la justice égyptienne et montre que les institutions et l’armée défendent les mêmes intérêts», décrypte un journaliste qui préfère rester anonyme. «La plupart des juges de ce pays ont été nommés sous Moubarak et restent fidèles à l’ancien régime. Il n’y avait pas beaucoup de doutes, mais aujourd’hui les choses sont très claires, les masques sont tombés», poursuit-il.

Affrontements. «Les rares avancées du processus démocratique, des élections libres et un pluralisme politique, sont remises en cause avec cette décision. Après ça, que reste-t-il de la révolution ? On ne sait pas du tout où l’on va, mais il y a toutes les chances que ça finisse mal, car c’est la catastrophe à tous les niveaux», s’inquiète Sophie Pommier, spécialiste de l’Egypte craignant les conséquences sur la situation économique de l’Egypte : «en un an et demi de transition politique, le CSFA a montré toutes les limites dans sa capacité de gestion et la crise guette chaque jour un peu plus. Que vont faire les militaires quand ils n’auront plus les moyens de payer les fonctionnaires ?» Certains s’interrogent même sur le maintien du second tour de la présidentielle prévu demain. «A quoi cela sert-il de voter si la volonté du peuple n’est pas respectée ?» se demande Hoda, une jeune Egyptienne qui assure pourtant n’avoir «aucune sympathie pour les Frères musulmans».

Dès l’annonce de la décision de justice, des affrontements ont éclaté devant le bâtiment de la Haute Cour constitutionnelle. En début de soirée hier, la place Tahrir était calme et aucun appel n’avait été lancé, ni par les principaux mouvements révolutionnaires, ni par les Frères. Mais il est très probable que la colère des Egyptiens s’exprime aujourd’hui, le vendredi étant traditionnellement le jour des manifestations. Ahmed, un révolutionnaire s’exclame : «Les militaires sont fous, on ne peut pas se laisser faire, ça voudrait dire qu’on a fait cette révolution pour rien.»

Vendredi 15 Juin 2012 - 12:01

Libération




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