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Contrôle des médias, dernières nouvelles


Lundi 14 Juin 2010 modifié le Lundi 14 Juin 2010 - 09:11




Tiens, à propos, le contrôle du pouvoir sur les médias, en France, au XXIe siècle, comment ça marche ? Ça marche ? Ça ne marche pas ? Les deux à la fois ?

Prenons trois exemples empruntés à l’actualité de la semaine. Au Monde, qui cherche désespérément un repreneur avant la fin du mois pour éviter le dépôt de bilan, l’actuel directeur, Eric Fottorino, a fait fuiter auprès de sa rédaction, et donc, dans la seconde, dans tout le pays, deux aimables conversations avec Nicolas Sarkozy.

D’abord, l’appelant au téléphone pour parler de tout et de rien, le Président l’a mis en garde contre un des repreneurs potentiels, Xavier Niel, patron du fournisseur d’accès Free, le qualifiant «d’homme du peep-show». Quelques jours plus tard, au cours d’un rendez-vous (une convocation ?) à l’Elysée, Nicolas Sarkozy confirmait cette amicale pression, en l’assortissant d’une très amicale menace : si le Monde était racheté par la troïka Bergé - Pigasse - Niel, le journal pouvait faire une croix sur une dizaine de millions d’aide publique à la modernisation de son imprimerie.

Simultanément, pénétrant sur la scène par la porte opposée, comme au vaudeville, s’embarrassant de mille précautions verbales sous les rires de la salle, un ami personnel de Nicolas Sarkozy, par ailleurs PDG dans le civil de France Télécom, s’affirmait prêt à participer, à sa modeste, très modeste, place, au rachat du Monde. Si Nicolas Sarkozy, à force d’agitation intempestive des fils des marionnettes, voulait favoriser le rachat du Monde par l’infernale troïka à laquelle il est si hostile, il n’aurait pas fait mieux.

S’agissant de la tranche matinale de France Inter, première radio publique, les choses se sont faites plus en finesse. Introduisant dans la station un directeur qui lui doit sa nomination, le Président y a mécaniquement introduit, dans l’instant, le ferment du soupçon sur le moindre geste de ce directeur. Que ce directeur s’éponge le front, et chacun traduit : «Le Château a chaud». Ce type de soupçon se diffuse d’ailleurs en cascade. Que le sous-directeur boive, et chacun traduit «le directeur a soif».

Dans cette poudrière, un des amuseurs du matin, testant les limites, comme c’est l’immémorial tropisme des bouffons, prononça l’insoutenable mot «enculer». A l’heure où les enfants écoutent, pensez donc ! Et à trois reprises ! Certainement en toute sincérité, les journalistes se bouchèrent le nez devant tant de grossièreté. Résultat ? Chacun traduisit que le Château était incommodé.

Le pire n’est jamais certain, mais il est fort à redouter que ce rendez-vous matinal reparaîtra démembré à la rentrée, pour le plus grand bonheur des stations privées. Soit dit en passant, la relégation des bouffons aboutira à rejeter sur les journalistes la charge de traiter les informations «patates chaudes» (népotisme altoséquanien, retraites chapeaux, triples salaires, missions de complaisance, rumeurs pipeules), dont ils se défaussaient jusqu’alors sur les bouffons. Bonne chance !

Que le directeur chargé de cette chirurgie s’appelle Philippe Val ou Lucien Tartempion, d’ailleurs, n’y aurait rien changé. L’identité de Philippe Val, ci-devant patron d’un journal qui dessinait chaque semaine des zizis poilus, transformé du jour au lendemain en censeur des gros mots, n’ajoute à la situation qu’une touche de burlesque supplémentaire.

Reste le feuilleton de France Télévisions, père de tous les feuilletons. Le Château avait un candidat de cœur à la succession de l’actuel PDG. Ses prétentions salariales s’étant ébruitées, le Château dut surseoir à sa nomination. En attendant, le PDG sortant, mal en cour, plastronne, fanfaronne, se paie le luxe de solliciter publiquement sa reconduction. Qu’il soit reconduit, et le Château sera humilié. Qu’il soit viré, et il paradera d’arc de triomphe en arc de triomphe, sous les vivats, dans l’habit du martyr.

Donc, le contrôle, ça marche ? Oui et non. Les institutions étant ce qu’elles sont, la mécanique fonctionne, et il arrive qu’en effet, pressions, manœuvres et menaces parviennent à la nomination des hommes souhaités. Mais la transparence irréversible des blogs et des sites, celle de l’étranger, braquent alors une loupe impitoyable sur chacune de leurs contorsions.

Reste la question que personne ne pose, celle de l’efficacité de tout le dispositif. Choisir les propriétaires du Monde, les amuseurs de France Inter, le présentateur du 20 Heures et le directeur de l’information de France 2, tout cela fait-il gagner, ou au moins empêche-t-il de perdre, une élection présidentielle ? Rien n’est moins sûr. Mais apparemment, on le croit encore au Château, au regard de l’énergie que l’on y dépense.

Daniel Schneidermann
(Libération)
Lundi 14 Juin 2010 - 09:06





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