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Bachar Al-Assad dirige-t-il encore la Syrie ? (Le Monde)


Vendredi 25 Mars 2011 modifié le Vendredi 25 Mars 2011 - 22:01

Une étrange affaire, l'interdiction puis l'autorisation de distribution d'un quotidien appartenant à un cousin du chef de l'Etat syrien, contraint les observateurs, à quelques heures de manifestations annoncées comme massives, à s'interroger sur l'étendue de l'autorité que le président Bachar Al-Assad exerce encore sur le régime de son pays.




Bachar Al-Assad dirige-t-il encore la Syrie ? (Le Monde)
Les faits qui suscitent cette interrogation sont les suivants.

Tôt dans la matinée du jeudi 24 mars, le ministère syrien de l'information a interdit la distribution du quotidien Al Watan, qualifié d'indépendant en Syrie. Comme il est de règle dans ce pays, où le pouvoir considère qu'il n'a de compte à rendre à personne sur ses décisions, il n'a pas considéré utile d'informer le public des motifs de cette mesure. Le contenu du journal a toutefois été mis en ligne sur le site alwatanonline.com. Cela a permis de supposer que l'interdiction faisait suite à des propos extrêmement va-t-en guerre de son rédacteur en chef, Waddah Abed Rabbo, signataire d'un éditorial, le "Point de vue d'Al Watan", dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'appelait pas à l'apaisement.

Au lendemain du massacre – une centaine de morts – commis à Daraa, dans le sud du pays, par la répression des forces d'intervention de différents services de sécurité, il écrivait : "Est-il raisonnable. qu'un groupe de jeunes fixe au gouvernement un délai pour répondre à ses revendications ? Est-ce une manière de faire pacifique et civilisée ? Certains d'entre eux veulent et cherchent l'affrontement armé avec la Sécurité. Il n'est plus possible dans ces conditions de considérer leur mouvement comme 'pacifique'. Il s'agit au contraire d'une véritable bataille entre des forces de sécurité et des groupes armés. Ce qui impose un traitement de la question selon des principes radicalement différents."

Et il concluait : "Nous devons donc agir dans les rues, dans les mosquées, dans les cafés et les restaurants, sur Internet et sur les chaînes de télévision satellitaire. Nous sommes tous responsables. Nous sommes tous visés. Que personne d'entre vous ne dise que les Services de sécurité mènent le combat. Certes, ils sont sur le terrain, face aux éléments armés. Mais le terrain, aujourd'hui, c'est toute la Syrie, ses universités et ses rues. Leur protection est aussi bien notre responsabilité que celle de la sécurité." Bref, le journal appelait implicitement à une contre-révolution de la part des soutiens habituels du régime, face à une contestation à laquelle il refusait tout caractère "pacifique".

Or, en début d'après-midi, revenant sur sa décision du matin, le ministère syrien de l'information autorisait la mise en vente du journal, sans indiquer, encore une fois, les raisons de son revirement. Compte-tenu du mode de fonctionnement du régime syrien, il n'y a pas lieu de douter que cette mesure a été imposée par une très haute personnalité du régime, favorable pour sa part, si ce n'est à l'occupation du terrain à laquelle le quotidien appelait, du moins à une politique de la tension. Le message qu'il tenait à faire passer à la population était dépourvu d'ambigüité : le pouvoir syrien ne cédera ni aux ultimatum, ni aux manifestations dans la rue auxquelles il a les moyens de s'opposer, que ce soit en recourant à l'armée ou en mobilisant les membres du parti Baath et des organisations de masse qui lui sont inféodées. Pour avoir déjà vues ces milices à l'œuvre contre des militants des droits de l'homme, les Syriens savent qu'il ne s'agit pas là de menaces en l'air.

Cette vraie-fausse interdiction succédait, à quelques jours d'intervalle, à une autre vraie-fausse information, tout aussi intrigante. Le 8 mars dans la matinée, le site de l'agence officielle syrienne de presse Sana mettait en ligne le texte d'un décret présidentiel annonçant une amnistie pour les prisonniers politiques. Deux heures plus tard, il était "momentanément retiré pour modification". Mais le retrait temporaire s'est révélé définitif. Cette affaire démontrait soit que Bachar Al-Assad était allé trop vite en besogne et qu'il n'avait pas fini de s'interroger sur l'opportunité de cette mesure, soit qu'il avait été convaincu – et peut-être même contraint – par son entourage de renoncer à ce qui ne pouvait qu'apparaître comme une concession majeure aux revendications de sa population, au moment où celle-ci commençait à se faire entendre dans la rue.

L'intervention, jeudi 24 mars au soir, de la conseillère politique et médiatique du chef de l'Etat, Bouthayna Chaaban, a volontairement ou involontairement contribué à entretenir des doutes sur la réalité du pouvoir que détient encore Bachar Al-Assad sur le système à la tête duquel il a été installé d'autorité en juillet 2000. Au cours d'une conférence de presse improvisée à la hâte, à la veille d'un vendredi peut-être décisif dans la mobilisation de la population, elle n'a pas craint d'affirmer que "le président avait interdit aux forces de l'ordre de faire usage de leurs armes contre les citoyens, même si elles étaient elles-mêmes prises pour cible et comptaient dans leurs rangs des morts et des blessés".

Or, comme tous les témoignages diffusés via Facebook et Youtube le confirment, ce ne sont pas de prétendus terroristes du Jound Al-Cham ou du Fatah Al-Islam, soudain réapparus là où le régime en avait besoin, qui sont à l'origine des tirs, mais des membres des forces de sécurité. Ils ne l'ont pas fait sans en avoir reçu l'ordre. Si ce n'est pas Bachar Al-Assad qui le leur a donné, seul quelqu'un dans son entourage immédiat, pour ne pas dire au sein de sa famille, a pu prendre le risque de le faire dans son dos.

On ne peut exclure que le chef de l'Etat syrien, marchant résolument sur les traces de Mouammar Kadhafi, soit passé maître dans le recours au double langage, dans une tentative désespérée de se maintenir là où il a été placé il y a bientôt onze ans par ceux qui y avaient intérêt. L'autre hypothèse est que son frère, Maher Al-Assad, qui a la haute main sur l'armée, son cousin Rami Makhlouf, qui contrôle la vie économique en Syrie… et qui est justement le propriétaire du journal Al Watan, et son autre cousin Hafez Makhlouf, homme fort des services de sécurité à Damas, pour ne citer qu'eux parmi les membres de la famille et du clan au pouvoir, non intéressés par des changements qui affecteront leurs intérêts et leurs privilèges avant ceux du président, mènent contre lui une guerre de tranchée et cherchent à l'entraîner dans la voie de la répression.

Les manifestations du vendredi 25 mars et la réponse qui leur sera apportée par le pouvoir fourniront sans doute des éléments à ceux qui s'interrogent sur la réalité et l'étendue de l'autorité personnelle dont dispose encore Bachar Al-Assad sur son propre régime.

Ignace Leverrier, ancien diplomate, chercheur arabisant

Vendredi 25 Mars 2011 - 21:54





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