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Aux sources du salafisme de France


Samedi 22 Septembre 2012 modifié le Samedi 22 Septembre 2012 - 13:47




Alors que des appels à manifester dans plusieurs grandes villes de France ce samedi pour protester contre le film islamophobe l’Innocence des musulmans circulent toujours sur les réseaux sociaux, les préfets du Nord et de Paris ont pris des arrêtés d’interdiction de ces rassemblements pour cause de «risques de troubles à l’ordre public». Si la majorité des personnes qui ont manifesté samedi dernier devant l’ambassade des Etats-Unis à Paris sont des jeunes musulmans issus des quartiers populaires, la police a repéré une vingtaine de salafistes suspectés d’activisme, dont deux femmes converties, entièrement voilées. Enquête sur une mouvance sous haute surveillance.

Comment le salafisme est-il arrivé en France ?

Dans l’Hexagone, l’émergence du salafisme date d’une vingtaine d’années. Comme l’analyse le sociologue Samir Amghar (1), il est le fruit de l’action d’anciens étudiants formés dans les universités d’Arabie Saoudite et de la prédication d’ex-activistes du FIS (Front islamique du salut) algérien. «L’Arabie Saoudite offre actuellement, chaque année, une dizaine de bourses à des étudiants venant de France», précise Samir Amghar. Le mot salaf signifie ancêtre. Le but des salafistes est de revenir à une sorte d’islam primitif, un islam mythique des origines, débarrassé de toute innovation. Ultrafondamentalistes, ultra-ordothoxes, ultrarigoristes, les salafistes se considèrent comme le petit carré d’élus qui sera sauvé dans l’au-delà. Outre la prédication dans les mosquées, la diffusion de leur pensée s’opère essentiellement sur Internet. Il existe de nombreux sites (comme Ansar al-Haqq) et des blogs (Salafi du Nord). Ils naissent et disparaissent, à l’instar du site lejardindescroyantes.com, réservé aux femmes. Depuis peu, les salafistes investissent aussi les salons d’exposition. Le week-end dernier, un événement de ce genre a réuni 4 000 personnes à Pontoise (Val-d’Oise).

Au début des années 2000, des groupes salafistes ont élaboré une «stratégie du coucou» pour prendre le pouvoir au sein de mosquées, avec plus ou moins de succès. L’autre tactique était de harceler (cela existe encore) des leaders locaux, comme Tareq Oubrou à Bordeaux, tenant d’un islam intégré à la République, en contestant les prêches. A certains endroits, les affrontements ont pu même être violents. Longtemps, ces groupes ont vécu, en France ou dans les pays musulmans, en retrait, comme des sectes. Cette posture est en train de changer comme le montre l’arrivée en Tunisie (lire aussi page 5) et en Egypte, de partis salafistes. «Les théologiens d’Arabie Saoudite encouragent désormais la mouvance française à s’organiser», souligne Samir Amghar. La loi contre le port du voile a précipité une sorte de prise de conscience politique. La manifestation, la semaine dernière, près de l’ambassade américaine et les nouveaux appels à défiler pourraient être le symptôme du changement de comportement d’une frange du mouvement.

Qui est attiré par la mouvance salafiste ?

Dernier arrivé dans le paysage musulman français, le salafisme a le vent en poupe, depuis une dizaine d’années, auprès des jeunes issus de l’immigration, soucieux de retourner à l’islam. Auparavant, la «ré-islamisation» s’opérait à travers le mouvement ultra-orthodoxe du Tabligh, né au Pakistan au début du XXe siècle. Les organisations proches des Frères musulmans comme l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) ou les réseaux du théologien Tariq Ramadan étaient actifs, eux, auprès de populations plus cultivées. Sur le terrain de la ré-islamisation, ils ont été désormais distancés par le salafisme, parce que suspectés d’embourgeoisement ou de compromission. Les groupes salafistes comptent aussi une proportion importante de Français convertis. Lors de conférences de leaders locaux, le chercheur Sami Amghar a pu repérer qu’un tiers de l’assistance était constitué de convertis. Pour le moment, aucune personnalité convertie n’a réellement émergé en France. En Allemagne, un ancien boxeur devenu salafiste, Pierre Vogel, dispose d’une certaine audience. A travers des vidéos sur Internet, il appelait, en pleine polémique sur le port du voile en France, à des manifestations pour soutenir les femmes adeptes du niqab. L’influence de cette nébuleuse ne se limite pas à la banlieue. Phénomène émergent mais déjà repérable, des petits groupes sont désormais actifs à la périphérie des villes et même à la campagne.

Combien pèse le salafisme en France ?

Il y aurait une cinquantaine de lieux de culte musulmans sous influence salafiste sur les 2 000 que compte l’Hexagone. Il s’agit de mosquées ou bien de petites salles de prières. Au sein de cette nébuleuse, les groupes locaux peuvent un temps se fédérer autour d’un imam influent.

La mosquée de Villiers-sur-Marne a ainsi exercé, ces dernières années, une attraction certaine, avec à sa tête un prédicateur salafiste charismatique, le «cheikh» Bachir. L’an dernier, ce Tunisien a regagné son pays d’origine pour y reprendre une mosquée. Selon un spécialiste du dossier, le cheikh Bachir serait désormais l’un des interlocuteurs privilégiés du parti Ennahda (Frères musulmans, au pouvoir).

En Bretagne, à Brest, un groupe d’obédience salafiste s’est agrégé autour d’un jeune leader local, Rachid Abou Houdeyfa qui manie à la fois le français et l’arabe et officie à la mosquée Sunna. Très emblématique du mode de fonctionnement de la mouvance, le «cheikh» Houdeyfa dispose aussi de son site internet (voir page précédente) et d’une page Facebook. Il diffuse également son message à travers des vidéos.

A Marseille, la mosquée Al Sunna, sous la direction du «cheikh» algérien Abdelhadi Doudi, très influente régionalement, est l’un des berceaux historiques du salafisme en France. Compter les troupes salafistes relève du défi. L’influence de la nébuleuse ne se résume pas aux fidèles qui fréquentent les mosquées identifiées comme telles. Des petits groupes sont aussi présents et actifs dans de nombreux autres lieux de cultes. L’influence des réseaux sociaux et des sites est par définition difficile, elle, à mesurer. Cependant, quelques chiffres circulent : les réseaux salafistes agrégeraient entre 12 000 et 15 000 fidèles, un décompte qu’il faudra revoir sans doute à la hausse dans les années à venir. Quoi qu’il en soit, le salafisme constitue une toute petite minorité - mais très active - au sein de l’islam de France qui compte 5 à 6 millions de fidèles.

Les salafistes sont-ils dangereux ?

Le chercheur Samir Amghar estime que la majorité des groupes salafistes, actifs en France, se désintéressent du terrain politique, soucieux d’abord et avant tout de leur pratique religieuse et de se préserver des influences de la société. L’horizon mythique des salafistes français a longtemps été la hijra, l’émigration dans des pays musulmans pour fuir les sociétés des «mécréants» occidentaux. Certains ont tenté l’aventure et sont allés s’installer dans les pays du Golfe et du Maghreb. Beaucoup ont échoué, y vivant en marge, peu habitués aux rudesses des conditions de vie et suspects aux yeux des salafistes locaux. Beaucoup sont rentrés en France ou font de fréquents allers-retours.

Malgré tout, les groupes salafistes se posent désormais la question de l’investissement sur le terrain politique. Fait notable, la manifestation interdite de ce samedi devait se tenir devant la Grande Mosquée de Paris, un geste très symbolique de contestation d’un islam officiel compromis aux yeux des salafistes, par les relations avec les sphères politiques françaises.

Des franges très minoritaires au sein de la mouvance salafiste sont, elles, proches du courant jihadiste pour imposer l’Etat islamique. Sur certains forums qui s’abstiennent cependant d’appeler à rejoindre le jihad, la question de la Syrie est très discutée. Au printemps, le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant a interdit le groupuscule Forsane Alizza, suspecté d’appeler à la lutte armée. D’autres pourraient-ils verser dans le terrorisme ? Le frère de Mohamed Merah, auteur des tueries de Montauban et Toulouse, Abdelkader Merah, suspecté d’avoir influencé son cadet, a fréquenté des groupes salafistes radicaux.

(1) Samir Amghar est l’auteur du livre «le Salafisme d’aujourd’hui»(Ed. Michalon).

Samedi 22 Septembre 2012 - 13:22

Source Libération 21/9/2012




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