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Aqmi : la politique en ligne d’émir


Lundi 7 Octobre 2013 modifié le Lundi 7 Octobre 2013 - 13:28

Daté du 20 juillet 2012, un document broché de 80 pages d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), trouvé conjointement à la mi-février par RFI et Libération à Tombouctou, permet d’embrasser d’une seule vue les activités du groupe terroriste. Celui-ci visait à créer un Etat islamique dans le nord du Mali en s’évertuant à dissimuler le caractère jihadiste propre au projet de l’Azawad, l’Etat touareg.




Ce qui saute aux yeux, à la lecture de ce texte, c’est le primat du politique sur le religieux, mais aussi le manque d’autorité d’Abdelmalek Droukdel - la tête du comité des chefs d’Aqmi - sur ses propres troupes qui, peu à peu, s’affranchissent des consignes données. Droukdel, 42 ans, dont vingt de maquis, passé par le Groupe islamique armé (GIA) et le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, «donne l’impression d’avoir intégré les fondamentaux marxistes-léninistes : conquérir la base, les cœurs, les esprits. Très marxiste-léniniste aussi dans cette façon de ne pas vouloir apparaître en première ligne et de laisser le devant de la scène à Ansar ed-Dine et au Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) en les abusant et en leur faisant miroiter des ministères subalternes», explique un universitaire arabisant qui a lu le document dans son intégralité pour Libération.

Ce texte à la rhétorique classique est composé d’un volet politique et d’un important volet religieux, notamment consacré aux excommunications (décapitations) pour les membres qui ont quitté le groupe terroriste. La justification doctrinale de l’inclinaison politique qui se dégage de ces 80 pages est saisissante : «Ce document donne à voir pour la première fois la volonté d’Aqmi de gouverner un territoire comme un labo politique», analyse Salma Belaala, chercheuse spécialiste de la mouvance islamiste au Sahel. Apparaissent ainsi en pleine lumière les stratégies d’un groupe criminel, sa bureaucratie politique et religieuse, ses inflexions tacticiennes, ses interrogations («Etat islamique ou Emirat islamique»), ses accrochages idéologiques, ses virages lexicaux, ses failles internes et, pour finir, l’incroyable ignorance théologique de ses propres troupes. Si les têtes pensantes d’Aqmi se terrent dans les montagnes de Kabylie, la stratégie réelle apparaît clairement dans ce document qui porte la cote 234/33 (soit le 33e document de l’année 2012 et le 234e publié depuis la création d’Aqmi, en 2007) et met en lumière la stratégie politique du groupe et celle de son chef.

Métaphore. Que nous dit ce texte ? Remarquablement ordonné, «il bat en brèche l’idée souvent avancée qu’il s’agit de rédacteurs moyenâgeux», souligne Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à Toulouse-Le Mirail, qui s’est penché longuement sur le document. «On voit clairement que les rédacteurs ont cherché à archiver leur contribution à la création d’un Etat islamique», explique-t-il. Droukdel, dans le chapitre 1, intitulé «La conception globale du projet islamique jihadiste dans l’Azawad», contextualise la situation : «Bien que les grandes puissances influentes sur la scène internationale ne soient pas en position de force à cause de leur épuisement sur le plan militaire et de la crise financière, elles continuent néanmoins à disposer de plusieurs cartes leur permettant d’entraver la création d’un Etat islamique dans l’Azawad sous le pouvoir des jihadistes islamiques.» Et de poursuivre : «Par conséquent, il est très probable, voire certain, qu’elles entreprennent une intervention militaire […].»

Ainsi, en tenant compte de «ce facteur important», il convient «d’éviter les excès, de ne pas prendre de décisions risquées et ne pas déjà considérer le projet islamique comme un Etat stable car ceci est encore prématuré. […] Ce peuple de l’Azawad est l’un des peuples islamiques combattants qui défendra l’islam», écrit Droukdel. Ce dernier anticipe déjà l’intervention militaire en cultivant la métaphore agricole : «Si notre projet devait tomber à l’eau pour quelque raison que ce soit, nous nous contenterons d’avoir planté une bonne graine dans le bon terreau que nous avons fertilisé avec un engrais qui aidera l’arbre à pousser jusqu’à devenir haut et robuste, même si cela prendra du temps.» Pour que cet «arbre» pousse, il faut capter la confiance des populations et afficher une position «de retrait» afin de ne pas «intéresser» les puissances occidentales : «Ne pas avoir une grande visibilité sur la scène politique. Ne pas être sur le devant de la scène militaire car ceci n’est pas dans notre intérêt à l’heure actuelle.»

Droukdel compare le projet jihadiste à un «nouveau-né» qui doit franchir «des étapes».«Ce nouveau-né n’en est qu’à ses premiers jours, poursuit-il. Si nous voulons [qu’il] grandisse dans un monde truffé d’ennemis puissants et prêts à l’achever, il faut le traiter en douceur et l’aider à grandir.» Mais, très vite, le chef d’Aqmi livre sa vérité. «Nous devons y associer les principaux acteurs, le MNLA et le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA)», explique Droukdel, pour qui il n’y aurait que des avantages à éviter l’affichage : «Nous ne serons pas les seuls à endosser la responsabilité d’un échec, ensuite, la gestion des défis aux niveaux extérieur, régional et international est une mission qui dépasse nos moyens militaires, financiers et administratifs.» Afin de compenser la faiblesse des forces d’Aqmi qui se dévoile ici, il insiste sur le maintien de «l’unité» avec le MNLA à travers un accord finalement mort-né dont il impute l’échec à ses propres troupes sur place : «Votre grave erreur est d’avoir mené la guerre contre le MNLA.»

Droukdel a beau jeu de tancer ses troupes, car lui-même se méfie des indépendantistes touaregs. Dans un passage, il envisage en effet que le MNLA puisse être retourné par «les forces étrangères» avec le risque de transformer ce même mouvement en milices «sahwat», ces sunnites appuyés militairement et payés par les Américains en Irak pour combattre Al-Qaeda au milieu des années 2000. C’est ici que la propagande politique prend toute sa mesure car, pour «gérer» l’Azawad, il faut en priorité «gagner les cœurs et les esprits» de sorte qu’il convient prioritairement de donner mandat «pour ce qui concerne les affaires intérieures à Ansar ed-Dine», qui se chargera de détailler aux populations le projet jihadiste.

«Ambition». Abou Zeid, tué dans les frappes de l’opération Serval, mais qui représentait Aqmi à Tombouctou, travaillait à donner une image favorable des jihadistes. Selon les témoignages recueillis en février dans la ville, il avait le souci de la bonne marche de l’hôpital ainsi que du bon fonctionnement de la centrale électrique. Roland Marchal, chercheur à Sciences-Po et spécialiste de la Somalie et des shebab, note un parallèle entre les deux groupes terroristes. «On voit clairement l’ambition d’une construction d’un Etat islamique avec, dans une certaine mesure, l’ambition d’une certaine idée du bien public et pas simplement d’un simple jihad. Concrètement : s’installer et voir ensuite comment prend la greffe. Il y a une réflexion approfondie sur ce que veut dire gouverner. On voit qu’il faut se faire accepter de la population. Pour nous Occidentaux, il faut aussi accepter, que cela nous plaise ou non, que le peuple, lui, n’est pas laïc», explique-t-il.

Échelon. Droukdel, soucieux de donner plus de ressources «à son jihad local», comme le qualifie Mathieu Guidère, scinde ses objectifs. Pour les «activités intérieures», il donne mandat à Ansar ed-Dine en prêtant ses propres troupes qui devront s’y «soumettre». En revanche, «concernant les activités extérieures de notre jihad à l’échelle internationale, nous sommes autonomes dans le sens où aucune de nos activités ou de leurs éventuels effets ne leur sera attribuée».

Si Aqmi embrasse ici un jihad à l’échelon local, l’organisation se garde toute latitude pour perpétrer des «opérations» à l’échelon sous-régional. Afin que ses troupes cessent leur zèle jihadiste «contreproductif», Droukdel précise «qu’il faut geler le jihad localement». Un passage du document est particulièrement éclairant. On voit le chef d’Aqmi enrager quand il apprend que ses hommes font tout de travers en ne respectant pas les consignes données : «Parmi vos politiques insensées, la précipitation dans l’application de la charia […]. L’expérience a prouvé que l’application de la charia sans en calculer les conséquences repousse les populations et font détester les moujahidin et conduit à l’échec de toute expérience.» Et de lister les erreurs à ne plus commettre, «comme la destruction des mausolées [qui débute en juillet 2012, ndlr] et l’application de la sentence de la flagellation pour fornication […]. Les responsables doivent respecter les présentes directives», souligne Droukdel. Mais elles ne sont pas suivies d’effet puisque les destructions de tombeaux ont repris en décembre. «C’est la première fois qu’Aqmi gouverne, mais le plus intéressant, ce sont les points de faille dans l’exercice du pouvoir», souligne Mathieu Guidère.

Le document montre aussi un important virage lexical quand Droukdel évoque pour la première fois les mots «Constitution», «peuple» et «Etat», un vocabulaire «jusque-là totalement honni par les groupes jihadistes qui se réclament d’une vision millénariste de l’islam», note Salma Belaala. Droukdel se pose lui-même la question avec insistance : «Etat ou Emirat» ? «L’Etat est pour eux une conception issue des Croisés, une conception impensable jusque-là et empruntée à la modernité politique, note la chercheuse. De ce point de vue, ce document doit se lire comme un projet d’envergure jamais encore apparu dans la rhétorique jihadiste et donne à voir un virage sémantique et stratégique à 180 degrés d’Aqmi.»

Lundi 7 Octobre 2013 - 13:26





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