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Algérie: malgré une population jeune et d’abondantes réserves pétrolières, le pays est en panne


Mercredi 9 Mai 2012 modifié le Mercredi 9 Mai 2012 - 13:16

Malgré une population jeune et d’abondantes réserves pétrolières, le pays est en panne. Il est appelé aux urnes pour les élections législatives.




Algérie:  malgré une population jeune et d’abondantes réserves pétrolières, le pays est en panne
Le pétrole jaillit toujours avec une forte pression. Il a jeté tant de prospérité sur l’Algérie que le quotidien Liberté mettait en une, il y a un mois, son dossier économique intitulé «Comment sortir d’une économie droguée aux hydrocarbures ?» Pour répondre à cela, il suffit de prendre l’autoroute A1 entre Alger et Oran, soit près de 400 kilomètres, pour s’en désintoxiquer. Pas une station ni une aire de repos sur ce parfait couloir d’asphalte, construit par les entreprises chinoises de BTP et sur lequel roulent voitures neuves et vieux Berliet comme des éléphants de Babar. Avec ici et là des types avec un bidon à la main sur une mini-bande d’arrêt d’urgence. Tomber en panne au pays de l’or noir est chose courante, alors que l’essence, c’est le Yang-Tsé-Kiang de l’Algérie, son fleuve de brut.

A 50 km de la frontière marocaine, vers Tlemcen, c’est l’arrivée de pétrole qui s’est tarie. Aussi incroyable que cela puisse paraître, pas une goutte de Tlemcen à Aïn Témouchent, au sud de l’Oranie. Près de là, une Renault hoquette, puis cale et meurt à 100 mètres de la pompe. Tahar, un chauffeur de taxi oranais, qui a bossé cinq ans «au noir» à Perpignan, sort de sa bagnole en claquant la portière : «Pays de merde !» Tout y passe : les frontaliers qui assèchent les stations de l’Oranie pour revendre le super aux Marocains voisins, le gouvernement qui ne pense «qu’à s’en foutre dans les poches en construisant des autoroutes sans pompes», les élections législatives de demain «qui ne changeront rien» et, enfin, «tous ces connards de trafiquants avec leurs bagnoles qui ont des réservoirs bidouillés de 120 litres». Voilà Tahar qui regrette Perpignan, car le tuyau est trop court et il lui faut se faire aider pour placer dans «la chaîne [la file, ndlr]» sa voiture qui bloque du coup toute la distribution.

«À l’aveugle». A Tlemcen, face à la grande mosquée du XIIe siècle, un café-terrasse. Personnes âgées jusqu’à midi, puis jeunes gens jusqu’au soir, sous les platanes. «Pas de boulot», dit Djamel, la petite trentaine. Il a passé dix ans en Franche-Comté et, désormais, il «traficote» avec le Maroc : «L’Algérie est un pays qui marche à l’aveugle, avec les poches pleines.» Il en veut pour preuve l’usine de téléphones fixes de Tlemcen, «où bossait un de mes oncles. Elle a été ouverte au moment où les boutiques de téléphones portables fleurissaient partout, c’est aussi ça l’Algérie». Pour Djamel, il n’y a pas de pénuries «mais des manques partout». Pourtant, il y a tout en apparence : Porsche Cayenne, autocars chinois sur routes macadamées, électroménager dernier cri, téléphonie et tablettes coréennes sur panneaux publicitaires au format 4X3.

«Oui, c’est vrai, il y a tout dans ce pays d’abondance. Mais peu est donné au secteur privé, toujours synonyme de complot contre l’intérêt national. On ne fait pas confiance à cette jeunesse qui est capable d’initiatives», raconte un religieux catholique arabophone, qui ne souhaite pas être nommé «pour ne pas nuire à la petite communauté chrétienne d’Algérie».Il s’inquiète «sincèrement d’un pays si riche, d’une jeunesse en apnée dans les réseaux sociaux, d’un pays si loin de la modernité et qui se plonge petit à petit dans une foi mécanique, dopée par des salafistes, une foi d’occupation et non pas d’inspiration, qui n’incite pas à la critique. Alors que, dans le même temps, existe cette tentation des jeunes pour la consommation de drogues». Et le religieux de conclure, grinçant : «C’est pour cela que je me dis qu’ici drogue et foi c’est au fond la même chose.»

A Oran, l’écrivaine Fatima Bakhaï, ancienne magistrate, puis avocate qui a plaidé le «droit des femmes», dresse le tableau d’un Etat «d’une richesse infinie, où l’on se soigne gratuitement, où chaque wilaya [préfecture, ndlr] possède sa faculté», mais qui serait aussi«totalement déprimé». Elle raconte un pays qui possède «tout», surtout le goût violent «du repli sur soi». Une Algérie dopée à l’affairisme, au fonctionnarisme et qui serait de plus en plus lestée par le poids de la religion et des interdits. Bref, son pays serait une poule étouffée petit à petit sous ses œufs d’or : «Les femmes que j’ai connues durant les années noires se seraient fait tuer pour ne pas porter le foulard. Aujourd’hui, les mêmes le portent», dit-elle avec amertume. Une explication ? «Les années de terrorisme ont gelé le pays. Là-dessus s’est greffé un désintérêt des gens pour la politique, pour le gouvernement, et tout cela donne aujourd’hui une Algérie emportée par une vague de bigotisme qui monte dans la société comme par capillarité.»Une anecdote lui revient du début des années 90, «juste avant que nous ne soyons plongés dans la décennie noire. A l’époque, j’étais jeune magistrate à Oran et j’étais en train de requérir au nom de l’Etat, quand je vois biffé "République algérienne" sur les documents et remplacé en arabe par : "Au nom d’Allah le miséricordieux." Mon greffier avait d’autorité rayé "République algérienne" : je l’ai flanqué à la porte immédiatement».

Pour Fatima Bakhaï, l’Algérien serait en quelque sorte Adam chassé de son propre paradis terrestre : «Vous connaissez beaucoup de pays qui croulent sous des montagnes de liquidités et qui ont des réserves de gaz et de pétrole jusqu’en 2035, mais qui sont fuis par leurs citoyens, avec un baril à 130 dollars ?» A l’écouter, si l’Algérie accepte les profits du pétrole, elle ignore ses pertes : «Il y a une jeunesse que le pouvoir ne voit pas, une jeunesse qui ne manque pas de biens matériels, une jeunesse souvent sans repères et qui vit sous le nappage d’une société de plus en plus islamisée, un islam qui n’est pas le mien.»

Dans le train rapide Oran-Alger de 15 heures qui passe par Chlef et Blida, Hajder (1), la cinquantaine, foulard noué, enseigne le français à Oran. Elle rentre passer le week-end dans son appartement algérois de Bab el-Oued. Elle tient un journal intime depuis quinze ans : «Je note tout sur ma vie, les femmes que j’aide à ma façon à se libérer un peu du poids des interdits, mes lectures, mes rêveries, mon mari qui croit que je ne le vois pas quand il sort seul, mon pays qui ne va pas bien et qui a tout. Mais qui se meurt d’avoir tout», dit-elle tout bas «pour ne pas heurter la famille» qu’elle croit assoupie, mais qui ne loupe rien. Hajder et son mari ont quatre enfants, tous surdiplômés, dont l’aînée termine sa médecine en banlieue parisienne et dont un fils achève à 22 ans un cursus de mathématiques à Lyon. Elle dit qu’à la moindre agitation, manifestation, sont réclamés subventions, renflouements, garanties pour l’emploi. «Alors on répond par des milliards déversés pour acheter la paix. Et c’est la preuve que ce pays est d’une richesse inouïe.»

Camelots. L’Algérie ne manque de rien : c’est un marché à la hausse garanti par le gouvernement pris de «constructivite», car à Alger tout est grues et à Oran terrassements. Le prix du kilo de pommes de terre a doublé et celui des haricots a quadruplé sur les marchés de la capitale. Le billet de métro coûte 50 dinars (4,8 euros), Alger est toujours sclérosé par les voitures, et la presse quotidienne déborde de publicités pour le dernier coupé de chez Volkswagen. Au Salon de l’auto, en mars, la foule a pris d’assaut les stands des constructeurs durant dix jours. Des mandataires, qui ne se cachent pas, achètent des autos allemandes en cash avec des sacs-poubelle bourrés de billets de 2 000 dinars. On appelle ça «faire chakara» : un sac, des billets tassés, et voilà l’affaire conclue. Vers la place des Martyrs, des centaines de camelots vendent à même le pavé bibelots chinois, téléphones, cigarettes, peignes, coupe-ongles et lingettes pour bébé. La police a renoncé à les déloger. Le marché noir est appelé ici «secteur informel». Il prend de telles proportions que le ministre du Commerce, Mustapha Benbada, évoquait dernièrement le chiffre de 155 milliards de dinars «de marchandises importées depuis trois ans» qui ont échappé à tout contrôle des services de l’Etat.

Dans le quartier populaire de Bachdjarah, habite Yacine Gougelin, fils de la grande bourgeoisie dijonnaise, qui a embrassé la révolution algérienne il y a cinquante ans. Il a abandonné sa nationalité française après l’indépendance puisa occupé des postes de haut fonctionnaire dans l’administration algérienne jusqu’à sa retraite. C’est un homme d’une immense culture qui a n’a jamais voulu quitter ce quartier très populaire. Yacine Gougelin n’a jamais renié ses «engagements politiques», mais apparaît aujourd’hui secoué par «la progression de l’islamisme de voisinage alors que ce pays a déjà connu le coup de massue de la violence. L’Algérie, poursuit-il, construit des autoroutes sans stations, se drogue à l’automobile, ne se préoccupe pas des problèmes de l’eau, de la désertification, élude la place de la femme, ne se soucie pas de cette jeunesse mal instruite qui ne parle ni un arabe convenable ni le français, qu’elle ânonne. Je vais dire une chose terrible, mais la foi propagée par des prédicateurs est en train de conduire le pays vers un abrutissement».

b[http://www.liberation.fr/monde/2012/05/08/l-algerie-par-la-bande-d-arret-d-urgence_817305

Mercredi 9 Mai 2012 - 11:16

Source Libération




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