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Affaires : la presse étrangère juge sévèrement les ministres français (NouvelObs)


Vendredi 18 Juin 2010 modifié le Vendredi 18 Juin 2010 - 22:25

Les scandales passent, les ministres restent. Mais Christian Blanc, Fadela Amara, Christian Estrosi ou encore Frédéric Mitterrand auraient-ils sauvé leur tête s'ils avaient siégé dans un gouvernement allemand, anglais ou américain ? Nouvelobs.com a posé la question à des journalistes étrangers.




Nos ministres ont beaucoup de chance d'être français. Car nombre d'entre eux seraient aujourd'hui au chômage, pour cause de scandale, s'ils avaient exercé des responsabilités dans les pays anglo-saxons et en Allemagne. Nouvelobs.com a interrogé des correspondants de ces pays de tradition protestante, où le rapport à la morale est réputé plus rigoureux. Et leur verdict est sans appel : chez eux, Christian Blanc, Fadela Amara, Christian Estrosi ou autres Frédéric Mitterrand auraient plié bagage.

C'est un peu comme si les passe-droits des élus faisaient partie de l'identité nationale française... A commencer par l'utilisation abusive des logements de fonction. "On n'a jamais vu ça en Allemagne", commente Stefan Simons, chef du bureau parisien du Spiegel. Ici en France, la presse ne s'est pas attardée sur Fadela Amara ni sur Christian Estrosi, qui n'habitent pas leur logement de fonction mais en font profiter leur famille. "Aux Etats-Unis, ce serait un grand scandale", commente l'essayiste Ted Stanger. "Chez nous, le logement de fonction n'existe tout simplement pas", assène Manon Globensky, correspondante de Radio Canada.

Les cigares de la démission

Un ministre qui profite ainsi de sa position pourrait-il rester en poste ? "Juridiquement, oui. Mais politiquement, non", considère Gero Von Randow, correspondant de l'hebdomadaire Die Zeit. "En Allemagne, les scandales sont réglés de façon beaucoup plus rapide qu'en France. Dès lors qu'il y a enrichissement privé, c'est toujours la démission. C'est arrivé par exemple lorsqu'un ministre a utilisé sa voiture de fonction à titre privé, durant ses vacances."

Que dire alors de Christian Blanc, qui s'est fait offrir par l'Etat 12.000 euros de cigares en dix mois ? "C'est assurément un cas de démission!", poursuit Gero Von Randow. "En cas de scandale, les ministres démissionnent assez tôt, pour éviter que l'opprobre ne s'étende à l'ensemble du gouvernement."

Et de rappeler que Cem Özdemir (du parti Les Verts) a dû quitter le Bundestag, seulement pour avoir utilisé à titre personnel les "Miles" amassés lors de ses déplacements d'élu. En France, on est loin d'une telle rigueur. Christian Blanc serait également en très mauvaise position s'il était britannique. "C'est bien simple, il serait au chômage. C'est absolument sûr !", insiste Charles Bremner, correspondant du Times. "Il y a eu au Royaume-Uni une série de scandales au sujet des frais parlementaires. Les élus concernés ont dû se retirer, même quand ils étaient mis en cause pour des sommes mineures."

"La vie politique de Christine Boutin serait terminée"

Le cumul de la retraite de parlementaire avec un salaire de ministre surprend les correspondants étrangers. "Au Canada, cela ne viendrait à l'idée de personne", selon Manon Globensky. Même point de vue en Allemagne. "Si un scandale éclatait comme pour Christine Boutin, la pression serait tellement forte que cela se traduirait normalement par une démission", commente Gero Von Randow. "En revanche, pour le cumul des rémunérations des ministres, difficile de savoir ce qui se produirait, dans la mesure où c'est tout de même légal."

"Aux Etats-Unis, la vie politique de Christine Boutin serait terminée. Mais en France, l'opposition y va mollo, parce qu'elle sait bien qu'elle aussi, elle est exposée à des scandales", souligne Ted Stanger. Cette affaire est selon lui très révélatrice. "Le pacte social entre les élus et les électeurs n'est pas le même. Les puissants profitent du système, tout en laissant aux 'petits' une part du magot: travail au noir, allocations chômage, RMI, financement des syndicats…"

"En France, il y a une tradition de privilèges", renchérit le Britannique Charles Bremner. "Le roi, les princes et les barons sont connus pour leurs excès. Chacun profite du train de vie de l'Etat: élus, préfets, directeurs de cabinets… Il n'y a qu'à compter le nombre de véhicules de fonction ! On retrouve le parfum d'une République bananière. Cela me fait aussi penser à la Nomenklatura dans l'ex-URSS. De tradition protestante, les britanniques font davantage le lien entre les dépenses publiques et l'impôt." Charles Bremner estime cependant que le rapport des Français à la morale publique est en train de changer, avec la mise en examen de Jacques Chirac et la suppression des fonds spéciaux, en 2001, par Lionel Jospin.

"Mitterrand n'aurait jamais pu être nommé ministre"

Frédéric Mitterrand, lui, n'est pas soupçonné de profiter de sa fonction. Le ministre de la Culture a fait la une des journaux pour avoir raconté son expérience de touriste sexuel en Asie du Sud-Est, avec de jeunes garçons. "C'est bien simple, aux Etats-Unis, Frédéric Mitterrand n'aurait jamais pu être nommé ministre", estime Ted Stanger, "même Néron aurait évité de le prendre au gouvernement !" Le Britannique Charles Bremner est à l'unisson : "Mitterrand n'aurait jamais pu être nommé ministre, c'est complètement impensable." Au Canada, où l'on évite de parler de la vie privée des élus, Manon Globensky rappelle tout de même qu'un ministre a été contraint de démissionner pour avoir oublié des dossiers confidentiels chez sa maîtresse…

La petite phrase raciste de Brice Hortefeux est moins grave, selon les correspondants étrangers. "Il y a au Royaume-Uni une moindre sensibilité au politiquement correct. Ce genre de propos aurait été extrêmement gênant, mais le ministre n'aurait sans doute pas été obligé de démissionner", considère Charles Bremner. Côté allemand, on estime que le ministre serait affaibli politiquement, mais pas condamné par la justice. Et aux Etats-Unis ? Ted Stanger affirme que "les dérapages verbaux donnent lieu à une grosse campagne de presse, mais sont rarement une cause suffisante pour une démission. Cela se termine plutôt par des excuses publiques".

Jean Sarkozy ou l'esprit monarchique

L'affaire de la désignation -avortée- de Jean Sarkozy à la tête de l'Epad ne vaut pas non plus un carton rouge. "Kennedy a nommé son propre frère à la Justice, ce qui montre que le favoritisme en famille existe aussi aux Etats-Unis", rappelle Ted Stanger, "mais ce qui m'a frappé dans le cas de Jean Sarkozy, c'est le ridicule de vouloir nommer un jeune étudiant." L'affaire serait en tout cas symptomatique des mœurs politiques françaises, à en croire Charles Bremner: "L'histoire de l'Epad est très révélatrice de l'esprit monarchique de Nicolas Sarkozy et de la Ve République en général. Pistonner un membre de sa famille pour qu'il atteigne le sommet d'un établissement public, c'est totalement impensable au Royaume-Uni."



Karachi, nouveau Watergate ?

L'affaire la plus embarrassante concerne finalement le président de la République lui-même, avec l'attentat de Karachi : la justice explore la piste de rétrocommissions à des fins de financement politique. "Au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, Nicolas Sarkozy serait mort !", s'avance Charles Bremner, "ce serait un énorme scandale qui resterait à la une de la presse pendant des semaines et des semaines. Le président Nixon a démissionné pour avoir fait espionner ses adversaires démocrates. Ce n'est rien à côté d'une affaire qui a indirectement provoqué la mort."

Et dans ces pays, Nicolas Sarkozy ne serait pas protégé par l'immunité présidentielle. "Le Chancelier allemand n'est pas au dessus des lois. Il pourrait par exemple être convoqué comme témoin", relève Gero Von Randow. "Si Barack Obama était mis en cause dans une affaire de financement occulte, ce serait extrêmement dangereux pour lui", souligne Ted Stanger. "Un procureur serait nommé, et si l'enquête établissait que les soupçons sont fondés, le président ferait face à une procédure d'impeachment."





Vendredi 18 Juin 2010 - 22:20





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