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Affaire de la miliardaire Bettencourt: les enregistrements secrets du maître d'hôtel


Jeudi 17 Juin 2010 modifié le Jeudi 17 Juin 2010 - 21:42




Liliane Bettencourt et François-Marie Banier, poursuivi par la fille de la femme la plus riche de France
Liliane Bettencourt et François-Marie Banier, poursuivi par la fille de la femme la plus riche de France
Un cliquetis de porcelaine et d'argenterie, le bruit d'une porte qui s'ouvre, des sièges que l'on déplace, les aboiements d'un chien, des voix qui se rapprochent. En tendant l'oreille et en fermant les yeux, vous êtes à Neuilly, dans l'hôtel particulier de Liliane Bettencourt.

Au premier étage, dans un bureau voisin de sa chambre, la milliardaire reçoit ses conseillers, ses confidents. Défilent autour d'elle les hommes qui gèrent sa fortune : son chargé d'affaires, son notaire, ses avocats. Ils lui parlent fort, car elle entend mal, et en détachant chaque syllabe. Elle leur répond faiblement - parfois, ses mots s'évanouissent dans un murmure confus. Aucun d'entre eux ne sait que leurs conversations sont enregistrées.

De mai 2009 à mai 2010, l'un des maîtres d'hôtel de la femme la plus riche de France a disposé dans la pièce un petit enregistreur caché dans une pochette de feutrine noire. Ainsi a-t-il surpris les secrets de l'incroyable thriller mondain dont elle est devenue l'héroïne involontaire - c'est-à-dire la victime. Ces enregistrements, consignés sur 28 CD-ROM, il les a remis à la fille de la vieille dame, Françoise Bettencourt-Meyers. Et celle-ci les a confiés à la brigade financière. Avec ces échanges volés, c'est un an de manigances et de chuchotements qui soudain se dévoile : l'envers du décor de l'affaire Bettencourt.

Malaise


" Je ne pouvais plus supporter ce que je voyais ", a expliqué au Point l'auteur des enregistrements. Après vingt années passées au service de la famille Bettencourt, l'employé a démissionné, ulcéré de " voir Madame se faire abuser par des gens sans scrupules ", dit-il. Le photographe François-Marie Banier, ami et confident de la milliardaire - poursuivi en justice par la fille de Mme Bettencourt, qui lui reproche d'abuser de la faiblesse de sa mère -, y apparaît en bonne place. D'autres aussi, qui lui apportent leur soutien ou lui font concurrence, dans un ballet théâtral qui suscite le malaise.

L'idée du magnétophone ? Le maître d'hôtel jure qu'elle lui est venue " pour [se] défendre ". En 2008, plusieurs domestiques avaient témoigné de l'emprise exercée par Banier sur leur maîtresse ; leurs dépositions étayaient les poursuites contre le photographe. Tous ont été limogés. " M. Banier m'a accusé d'être, moi aussi, allé à la police - ce qui était faux, explique-t-il. À partir de là, j'ai senti qu'on ne me faisait plus confiance. Je me suis senti menacé. J'ai voulu me protéger. " Le contenu des bandes l'a médusé. " Je ne savais de l'affaire que ce qu'en disaient les journaux. Quand j'ai écouté, j'ai compris jusqu'où ça allait. J'ai fait mon devoir envers la famille. "

Puzzle

Au fil des dialogues, de fait, les révélations s'accumulent. La plupart des rendez-vous ont lieu avant le déjeuner. Le plus souvent, ils réunissent l'héritière de L'Oréal et son homme de confiance, Patrice de Maistre, expert-comptable promu directeur général de son holding, Tethys, et de la fondation qu'elle a créée. De suggestions insistantes en sollicitations personnelles, celui-ci reconstitue sans le savoir le puzzle d'une fortune à moitié cachée - et partiellement dilapidée.


On découvre ainsi que l'île d'Arros, aux Seychelles, sur laquelle Liliane Bettencourt séjourne plusieurs fois par an avec sa suite - officiellement en location -, lui a appartenu grâce à un montage financier, invisible, au Liechtenstein. Achetée en 1999 à la famille du chah d'Iran, elle serait devenue la propriété de François-Marie Banier à la faveur d'un tour de passe-passe juridique dont tout indique que Mme Bettencourt fut tenue à l'écart. Le 11 mai 2010, la vieille dame semble découvrir avec étonnement (lire les extraits) que son île n'est plus qu'un paradis perdu - mais pas pour tout le monde...

" Vous lui avez donné assez d'argent comme ça "
Le 12 mars précédent, un entretien avec son notaire, Jean-Michel Normand, lui enseigne qu'un testament signé par elle en 2007 a fait du photographe son " légataire universel ". Or les poursuites engagées contre le photographe font craindre à l'entourage la découverte de ce fait stupéfiant. Les enregistrements attestent que Banier lui-même réclame que son nom soit retiré : " Il ne veut plus apparaître ", souffle le notaire. " Vous lui avez donné assez d'argent comme ça ", répètent à l'unisson conseillers et avocats - même s'ils proclament l'inverse devant les tribunaux...

Par instants, Liliane Bettencourt semble mesurer ce qu'elle fait - ou ce qu'on lui fait faire. Il lui arrive même de temporiser. " C'est très agréable d'avoir de l'argent, dit-elle enjouée à l'un de ses visiteurs ; mais il ne faut pas se laisser trop faire, sinon on devient maboule. " Elle connaît les excès de Banier : " Il va venir me demander quelque chose ", prévient-elle. " Pas encore de l'argent !" répond de Maistre. Mais la lucidité de la vieille dame est à éclipses - or ce point est au coeur de l'enquête sur les dons consentis à Banier. Autrement dit : elle finit toujours par céder à ses solliciteurs.

"Si on ramène cet argent en France, ça va être compliqué..."
Cernée. Aussi apparaît-elle cernée par les profiteurs. Un chauffeur s'est vu offrir un appartement, un garde du corps est couché sur son testament, un médecin qui l'a accompagnée en vacances reçoit 55 000 euros en espèces - tous ont témoigné pour Banier dans l'enquête qui le vise. Le gérant de l'île d'Arros, informé de détails compromettants, a obtenu 2 millions d'euros.

À écouter ces dialogues, la préoccupation de Patrice de Maistre semble être la maîtrise du secret. Au fil des mois, il informe Liliane Bettencourt du transfert de ses comptes suisses vers Singapour - " C'est plus fermé ", explique-t-il. Alors qu'une loi récente incite à déclarer les avoirs cachés à l'étranger (contre un impôt forfaitaire), lui préconise l'inverse : " Si on ramène cet argent en France, ça va être compliqué [...] J'ai aussi regardé pour que vous déclariez votre île, mais je pense que c'est trop compliqué et j'ai peur que le fisc tire un fil... " Comment l'aurait-elle déclarée si elle n'en est plus propriétaire ?

Autre découverte : alors que tous affirment la solidité de sa santé, les proches de l'octogénaire lui ont fait signer un " mandat de protection future " qui désigne de Maistre pour administrer ses biens et un professeur de médecine ami de Banier pour veiller à ses intérêts " personnels ". De sorte qu'une mise sous tutelle de Mme Bettencourt aboutirait à leur donner les pleins pouvoirs... " Je fais ça par affection pour vous, lui dit son principal conseiller ; je n'ai pas envie que vous tombiez dans les pattes de votre fille... "

La préparation du procès de Banier, fixé au début de juillet, les mobilise également. Au cours d'une réunion, l'intéressé s'enquiert de ce qu'il pourrait dire à la justice - et au Point - pour éluder certaines questions gênantes. " Il faudrait que vous me trouviez quelque chose à dire ", demande-t-il à de Maistre, en quête d'une " solution d'homme d'affaires ". Tous deux avancent ensuite à voix haute plusieurs hypothèses.

" Ce procès, on va le gagner ?" interroge la milliardaire - preuve qu'elle se situe encore au côté du photographe contre sa propre fille. Son entourage lui répond avec optimisme : " En première instance, on ne peut rien faire de plus, mais en cour d'appel, si vous perdez, on connaît très bien le procureur. L'Élysée suit cette affaire de très près... "

Ces enregistrements mettent en lumière la fragilité psychologique de Liliane Bettencourt, 87 ans, mais aussi des opérations financières destinées à échapper au fisc, des immixtions de l'Elysée dans la procédure judiciaire, ainsi que les liens entre la milliardaire et le ministre du Travail Eric Woerth et son épouse.

Jeudi 17 Juin 2010 - 20:55

Avec Le Point




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